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Une heure avec...

Rodney Saint-Éloi

· Une heure avec

« La poésie touche à quelque chose qui ressemble à l’infini, et qui nous rend humains »

| Propos recueillis par Margaux Lombard.

+ Retrouvez la playlist de Rodney Saint-Éloi, sa bibliographie et sa bibliothèque, à la fin de l'entretien.

Rodney Saint-Éloi​ est un poète, essayiste, éditeur et académicien vivant à Montréal, né à Cavaillon en Haïti. Il a publié une vingtaine d'ouvrages (recueils de poésie, fictions, récits à destination de la jeunesse, anthologies, ouvrages collectifs) pour lesquels il a eu de nombreux prix, dont le prix Charles-Biddle en 2012. Dans le dernier, Quand il fait triste Bertha chante qui paraît le 13 octobre chez Québec Amérique, il dialogue avec sa mère, Bertha, à laquelle il rend hommage. Le précédent ouvrage était un recueil de poésie, Nous ne trahirons pas le poème, publié en 2019. Il a fondé les éditions Mémoire d'encrier à Montréal en 2003.

Pouvez-nous nous parler, pour commencer, de votre choix d’écrire de la poésie ? Pourquoi la forme du poème avant tout ?

J’ai toujours écrit de la poésie parce que je pense que la poésie, c’est la parole. On dit « Au commencement était la parole », je crois que l’on peut tout aussi bien dire « Au commencement était la poésie ». Cela peut sembler vieux jeu, mais je pense qu’un jeune écrivain ou une jeune écrivaine doit s’exercer en commençant par écrire de la poésie. La poésie touche à quelque chose qui ressemble à l’infini, et elle nous rend humains. Si l’on veut apprendre à devenir humains, il faut apprendre à lire et à écrire de la poésie. Je ne fais d’ailleurs aucune différence entre lire et écrire.

Pour ma part, j’ai commencé à écrire parce que je voulais chanter mais que j’avais une voix horrible. J’ai commencé à écrire tôt, et j’ai été le premier de ma famille à le faire, comme pour bien d’autres choses. J’ai toujours l’impression d’être le premier à faire l’usage du monde, et je considère cela non pas comme un privilège mais comme une responsabilité. J’écris pour lever les frontières.

Ma vie est une suite de paradoxes. La premier, c’est que la femme qui m’a appris à lire et qui est très présente dans tout ce que j’écris, Tida, ma grand-mère, ne savait pas lire. Cette femme, que l’on dirait « pauvre » aujourd’hui, me faisait chanter et lire, en particulier le cantique de David « L’éternel est mon berger, je ne manquerai de rien ». Moi qui venais d’une famille de la petite paysannerie haïtienne, du village de Cavaillon au sud du pays, du « pays en dehors », j’avais un ange protecteur qui me faisait croire que je ne manquerais de rien. C’est de l’art poétique profond. Les mots m’ont sauvé, grâce à la richesse du monde et que m’a léguée Tida.

" Je dis toujours aux gens : si vous cherchez un nègre, ne frappez pas à ma porte. Le petit-fils de Tida est un prince "

L’autre paradoxe concerne encore ma grand-mère. Elle habitait une petite maison en paille, en face de laquelle elle a commencé à construire sa tombe quand j’avais 5 ou 6 ans. Je ne comprenais pas pourquoi à l’époque, mais tout le soin était donné non pas à sa maison, mais à sa tombe en marbre, grandiose, qu’elle balayait, fleurissait, repeignait régulièrement. À la fin des années 1960, elle avait son cercueil chez elle, sa robe, et chantait tous les soirs « Quand la mort nous appellera nous répondrons présent ». Naturellement la mort n’est jamais venue, enfin cela a pris du temps, comme si elle l’avait défiée. Quand j’ai commencé à côtoyer les grandes pensées philosophiques à l’école, j’ai compris que tous les philosophes disaient que vivre est apprendre à mourir, alors je me suis dit que la première philosophe était Tida.

L’apprentissage de Tida m’a fait du bien. Quand je suis rentré à l’école, on m’a dit « exprime-toi ». Ma seule langue était le créole, et on m’a fait comprendre que tout ce représentait Tida était un handicap à ma construction humaine et qu’il fallait m’en détourner. Mais j’étais habité par sa voix, et elle m’a été essentielle pour écrire. Dans Nous ne trahirons pas le poème, la première voix présente n’est pas la mienne mais celle de Tida, qui diffuse une chanson douce et débordante de tendresse vivante. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour pour voir la rivière Cazmir à travers le regard tendre et bienveillant de Tida.

Dans le petit essai Passion Haïti que j’ai écrit, je me suis demandé si je pouvais raconter le monde depuis la perspective d’une femme, celle de ma grand-mère Tida. De la même façon que dans les livres on cite Victor Hugo ou Baudelaire en début de chapitre, moi je cite Tida parce que les gens comme elle ne bénéficient jamais d’un tel hommage, d’une telle mémoire. Je veux créer une mémoire pour Tida et dire aux lecteurs : « si vous vous attendez à ce que je cite des super-stars littéraires, vous vous trompez, parce que je vais essentiellement citer Tida ! » C’est mon matrimoine, la voix qui m’a fondé.

Quelles autres inspirations se sont, depuis, greffées à celle de Tida ? Vous avez fondé au début des années 2000 la maison d’édition Mémoire d’encrier, dont l’un des partis pris est de faire résonner des voix qui, comme celle de Tida, ont été invisibilisées au cours de l’histoire et le sont encore aujourd’hui. Votre poésie est-elle aussi habitée par ces plumes que vous côtoyez en tant qu’éditeur ?

Ces voix sont pour moi des variations de celle de Tida. Joséphine Bacon c’est Tida, Sindiwe Magona c’est Tida, toutes les femmes qui ont un coeur et qui le donnent en partage représentent Tida. Dans mon discours d’investiture à l’Académie des Lettres du Québec en 2015, j’ai dit : « Je suis le fils de Tida, tout ce que je suis provient de cette femme qui avait tant de lumière en elle. Et tenez-vous bien, vous êtes en train d’honorer une femme qui, elle, ne savait pas lire. Ce qui est extraordinaire, c’est que c’est grâce à cette femme que je vous demande de redéfinir dans l’Académie des Lettres du Québec le verbe donner. Donner veut dire donner ce que l’on n’a pas, puisque Tida m’a donné l’alphabet qu’elle n’avait pas. »

C’est Tida qui m’a appris l’altérité, qui m’a appris que la table était servie. C’est elle qui m’a appris ce que j’ai transposé dans un poème : « ne t’excuse, ne t'excuse pas d’exister ». Quand je suis arrivé au Québec, j’ai appris que j’étais un nègre, et j’étais indigné. Mais avec Tida, j’étais à ma place. Je n’ai jamais pu comprendre le racisme, parce que j’ai toujours gardé avec moi sa vision du monde. Elle m’a protégé, et m’a aidé à comprendre la musique du monde et à le traverser de manière décomplexée. Je dis toujours aux gens : si vous cherchez un nègre, ne frappez pas à ma porte. Le petit-fils de Tida est un prince.

" Les médias partagent les malheurs du monde, mais le devoir des écrivain·e·s serait peut-être de raconter d’autres histoires "

Pour autant, vous écrivez avec toute l’histoire de la traite négrière et des plantations, l’histoire coloniale et postcoloniale, ses résistances… Et votre poésie est empreinte d’un geste décolonial.

Oui, mais la meilleure manière d’avancer, c’est d’avancer caché. Je ne suis pas l’esclave de l'esclavage, comme disait Fanon. Je ne suis pas l’esclave de l’histoire qui a humilié mes pairs. Quand je parle, je sais que le racisme existe, mais je ne me le dis pas tous les matins. Il y a la vie aussi, et moi ce qui m’importe c’est la lumière. C’est la lumière qui fait que l’on arrive à un monde déracisé. Mais je sais que le monde est racisé, que le regard que l’on porte est racisé. C’est de la bêtise humaine. Ma poésie est une arme massive, un contrepoint. Donc il ne faut pas traîner, je dois faire de Tida une reine, je dois offrir ma grand-mère Tida aux autres ! Pour partager la beauté du monde. Les médias partagent les malheurs du monde, mais le devoir des écrivain·e·s serait peut-être de raconter d’autres histoires.

C’est ce que j’essaie de faire, en particulier avec Mémoire d’encrier. Je travaille beaucoup sur l’altérité. L’altérité c’est nous autres, nous qui sommes altérisés. Mais quand je parle d’altérité, je parle de la manière dont l’autre me rend plus grand. Et le monde est bien plus vaste que nos petits corps. Comment frapper à la porte de l’histoire et de la justice, comment tisser l’amitié ? Ce qui transparaît dans mon recueil Je suis la fille du baobab brûlé, c’est que l’histoire de la victime n’est pas loin de l’histoire du bourreau. Ce sont deux histoires différentes, mais entremêlées. Une victime qui regarde le bourreau n’est déjà plus une victime. Quand on lit la scène de la moustiquaire dans La condition humaine de Malraux, on ne sait plus qui est le bourreau, qui est la victime. Dans le drame des migrations qui se joue en Europe, on peut se demander si ceux qui créent des murs ne sont pas aussi des victimes, ne sont pas profondément aliénés.

" Il n’y a plus de langage en politique aujourd’hui (…) donc la seule utopie possible, c’est la poésie "

Aliénés, liane, lien, ce champ sémantique est très présent dans votre poésie. Que pensez-vous des relations entre le politique, au sens de ce qui fait lien dans une société justement, et la littérature ?

Les discours politiques manquent de profondeur aujourd’hui. Il n’y a plus de langage en politique, seules demeurent les stratégies, le cynisme, les lieux communs… Il ne faudrait plus parler, plus faire de phrases, alors que nous sommes constitués de phrases, Tida me l’a dit. Et de livres aussi. Si le politique n’a plus de phrases, alors il n’a plus de rêves.

Donc la seule utopie possible aujourd’hui, c’est la poésie. On est dans une espèce de monde où tout se vaut, et où la parole et les enjeux sont de plus en plus financiers. Prenons le mot « milliardaire » apparu ces dernières années. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de langues, parmi les 7 000 parlées dans le monde, dans lesquelles ce mot existe. Le langage doit être construit sur un besoin de justice sociale. Il y a une indécence dans la comptabilité. Dans certaines langues au-delà de mille moutons on ne compte plus, il y a une équité à la base même du langage.

" On renonce trop vite à nos rêves ; la poésie permet de ne pas y renoncer "

Dans votre poésie, vous épinglez avec humour la volonté effrénée de tout mettre en chiffres qui appauvrit notre perception… vous écrivez par exemple « le ciel est trop grand pour les mathématiques ».

Oui absolument, on est en train de réduire l’humain à des chiffres, on cherche à réduire l’infini, tout s’étrique. Récemment, j’ai écrit « les milliardaires ont volé nos rêves ». C’est cela qu’il faut éviter. On renonce trop vite à nos rêves, et la poésie permet de ne pas y renoncer. Je connais beaucoup de gens qui passent à côté de leurs rêves, qui vivent dans des vies encastrées, inhibées, de celles qui dessèchent l’âme.

Dans une lettre à sa fille, Jacques Stephen Alexis lui dit : « N'oublie jamais qu'un être humain ce n'est pas seulement des bras, des jambes et des mains, c'est avant tout une intelligence. Je ne voudrais pas que tu laisses dormir ton intelligence. Quand on laisse dormir son intelligence elle se rouille, comme un clou, et puis on est méchant sans le savoir… »

Dans vos poèmes, vous prenez à rebours cet étriquement, puisque vous donnez à sentir de grands espaces, de grandes traversées, des envols, à tel point que l’on peut avoir le sentiment d’être tantôt un oiseau, tantôt un poisson, … C’est un rapport aux non-humains bien loin du surplomb et de la domination qui prédomine dans la modernité occidentale, mais plutôt un rapport d’intimité.

Oui. Il faut reconquérir la puissance. La nôtre. Le paysan, il y a cent ans, savait ce qu’était le goût de la terre. Aujourd'hui on oublie le goût du pain, on oublie le boulanger, on oublie que le pain se fait la nuit. Pour se reconquérir, il faudrait réapprendre les gestes simples. On oublie de contempler le coucher de soleil, on ne prend plus le temps de s’assoir et de regarder. On ne sait plus ce que sont l’amour et la tendresse. On ne sait plus manger ensemble, on ne sait plus vivre ensemble. On ne sait plus, tout en étant persuadés d’être civilisés.

Chez Tida, il y avait toujours une cafetière. On n’avait pas besoin de parler, le café était là pour tout le monde, les gens passaient et se servaient. La cafetière est remplacée aujourd’hui par les cafés à chaque coin de rue. Beaucoup de choses sont individualisées et financiarisées.

Écrivez-vous à partir de la nostalgie ?

Non, j’écris à partir des couches de temps, mais la nostalgie me ramène à une autre couche, un autre temps, je dirais une totalité. Je pense que cela fait partie de notre mémoire, parce que de nombreux fragments sont laissés de côté. Il y a des choses que l’on nous demande d’assumer, d’autres de ne pas assumer. Nous vivons avec des miroirs, et il est des histoires que l’on abandonne parce que la société veut que l’on se comporte de telle manière. Tout un pan de nous-mêmes reste au placard. La société inocule la peur, la peur de ne pas être de notre temps, d’être en décalage, donc tout le monde s’habille pareil, parle pareil, fait les mêmes choix de vie.

" Quand Joséphine Bacon dit « je suis la survivante d’un récit qu’on ne raconte pas », je me dis que là où l’on pense qu’il y a le manque, se trouve en fait l’abondance "

Les auteur·e·s que vous publiez chez Mémoire d’encrier, qu’ils ou elles soient autochtones, racisé·e·s, LGBTQIA+, apportent d’autres récits, d’autres manières de se rapporter au monde que celles qui prédominent. Est-ce-que ces récits, autochtones par exemple, recèlent en ce sens une force lumineuse, une empreinte possible sur nos vies ?

Aimé Césaire écrit dans son Cahier d’un retour au pays natal « cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri (…), le seul que l’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ». J’ai appris à lire dans ce livre. « Au bout du petit matin » ... On a chacun son bout de petit matin, c’est son horizon que l’on voit tous les jours repoussé. Je pense qu’il faut marcher, regarder, et que ce regard est difficile… Il y a un proverbe haïtien qui dit sa w wè a se pa sa a… Ce que tu vois n'est pas la réalité. Derrière la colline il y a une autre colline. Derrière quelqu’un de très doux, il y a peut y avoir une très grande colère. Derrière quelqu’un de très riche, il peut y avoir une immense pauvreté.

Ce que la vie et Tida m’ont appris, c'est la vulnérabilité profonde de l'être. Souvent j’aime beaucoup parler aux vieilles femmes, pour trouver les grands secrets de la vie.

Pour revenir à la littérature autochtone, on a beaucoup parlé de la révolution tranquille au Québec. Je me suis interrogé sur la tranquillité de cette révolution et je me suis dit que non, elle ne pouvait pas être tranquille. Quand j’ai découvert ces territoires de non-droit, les communautés autochtones appelées réserves au Québec et au Canada, j’ai fait face à une détresse inimaginable. Au coeur d’un pays que je pensais riche, j’ai découvert la plus grande pauvreté, la plus grande indigence qui soit. Haïti n’est pas dans une si grande détresse, des enfants ont faim, mais une fois qu’on leur donne à manger, ils se mettent à danser.

Ce que je vois dans les réserves, c’est une impossibilité même. Mais je réalise que tout ce que je suis venu chercher, tout ce qui vibre d’humanité au Québec et au Canada, se trouve là. Ce sont elles, eux, qui m’ont donné. Ielles m’ont donné une histoire de dignité, ielles m’ont raconté une autre histoire. Quand Joséphine Bacon dit « je suis la survivante d’un récit qu’on ne raconte pas », je me dis que là où l’on pense qu’il y a le manque, se trouve l’abondance.

Et puis j’ai découvert Joshua Whitehead, Virginia P. Bordeleau, Naomi Fontaine, Lee Maracle, Leanne B. Simpson, Natasha Kanapé Fontaine, et tou·te·s les autres. J’aime beaucoup parler d’arme massive de construction. Si l’histoire du Québec était racontée par ces femmes-là, ce serait une toute autre histoire, ce serait un tout autre pays, que j’imagine beaucoup plus beau, vivable et habitable. Il y aurait peut-être 20 milliardaires en moins, 100 millionnaires en moins, moins de pipelines, mais beaucoup plus d’oiseaux, de vie, de rivières, de forêts et de rêves.

La façon dont la littérature agit sur les vies et les imaginaires n’a-t-elle pas à voir avec une dimension quasi organique ? Après le séisme de 2010 en Haïti, Frankétienne aurait dit sous forme de boutade qu’il n’aurait pas dû écrire tel poème… Et lorsqu’on lit Nous ne trahirons pas le poème, on sent la force tellurique, l’énergie que peut déployer la poésie de manière très physique.

Je pense que les mots existent, que ce ne sont pas que des mots. Ils construisent des êtres. Césaire définissait la poésie comme une magie. Selon moi, ce sont les mots qui font exister les choses. On peut être enfermé dans une prison, mais notre esprit voyage et traverse les murs ; si on nous raconte une histoire sur la mer, on se figurera le bleu de l’eau, on éprouvera des sensations. Un désir surgira malgré nous. Le récit provoque un déplacement. Et en effet, les mots peuvent déplacer les plaques tectoniques. La poésie peut être volcanique, et quand elle l’est ça bouge, il y a du feu, de la sève.

" On vit pour imaginer le monde. Et aujourd’hui, le monde est en panne, parce que l’imaginaire est en panne "

On ne vit pas en vase clos comme on a tendance parfois à le penser, il existe une infinité de connexions. On est vivant, et le vivant est tout ce qui vit. On ne pense pas à dire bonjour à une chaise ou à une plante mais c’est du vivant. Il y a trop de forces de clôture dans notre monde, ça ne circule pas assez, et on perd la totalité du monde et de notre regard.

Ce que permet aujourd’hui une certaine littérature, en particulier celle qui est publiée chez Mémoire d’encrier, c’est qu’elle offre autre chose. La poésie est une parole qui est profondément politique, subversive, sociale. Certaines paroles n’ont jamais été transmises, toutes ces femmes autochtones disparues disparaissent avec leur mémoire… Quand on pense aux divinités du vaudou aussi, les gens ne connaissent pas cette histoire. On ne parle que des dieux grecs ! Or on n’imagine pas tout ce que l’on perd si personne ne nous a parlé d’Erzulie ou de Legba avant de mourir ! C’est le patrimoine mondial. Le monde ne peut pas tourner uniquement autour de la mythologie grecque, nous perdons énormément et tellement de notre capacité à voir le monde dans sa diversité.

" Laissons tomber ce qui doit tomber, les tours, les gratte-ciels, les super-puissances, les egos, les fortunes, les banques, les bourses, les avions, et puis nous allons voir​ "

Dans un très beau poème, Davertige parle de sa légende. À 16 ans il est un grand poète, à 18 ans il est devenu le plus grand poète de son pays. Sa mère est une lavandière. Il écrit « Omabarigore, la ville que j’ai créée pour toi / En prenant la mer dans mes bras ». Quand on pense à Davertige, on pense à un démiurge. Comme disait Mahmoud Darwich, aucun peuple n’est plus petit que son poème. Aucun peuple.

Vit-on d’abord dans l’imaginaire ou bien dans le réel ? Dans l’imaginaire, je crois bien. On vit pour imaginer le monde. Et aujourd’hui, le monde est en panne, parce que l’imaginaire l’est. On a été engloutis par le réel. Mais tout est à réinventer, c’est excitant.

Qu’est ce qui vous inspire dans ce qui se réinvente aujourd’hui ?

Je pense que l’on assiste à une espèce de fin, et je suis content de faire partie de cette fin, fin d’un langage, fin d’un système. J’ai hâte de participer au commencement de ce quelque chose qui commence. Avec la covid-19, il y a quelque chose qui commence. Les milliardaires ont peur, c'est bon signe. C'est signe que le vent tourne. D’un côté le cataclysme, le trou noir, de l’autre un nouvel ordre du monde qui émerge, un écoféminisme décolonial éthique qui surgit…

Le soubassement était déjà là, les plaques tectoniques tournent. Laissons tomber ce qui doit tomber, les tours, les gratte-ciels, les super-puissances, les egos, les fortunes, les banques, les bourses, les avions, et puis nous allons voir. Notre capacité de destruction en tant qu’humain qui accumule et qui dévore la planète est tellement puissante. Ça se retourne contre nous. Il faut calmer la toute-puissante, dans le respect de tous les vivants, les oiseaux, la terre, les rivières…

" À la politique de l’inimitié, il faut véritablement substituer une poétique de l’amitié "

Dans votre poésie, on a le sentiment que vous retournez cette dévoration, que vous en subvertissez le sens habituel. On dévore le ciel et les oiseaux, mais dans une sorte d’élan positif.

Oui, j’essaie de montrer ce que l’on est en train de faire, et dans quelle mesure on le fait si mal. À la politique de l’inimitié, il faut véritablement substituer une poétique de l’amitié. Il faut mettre la poésie au-dessus de tout.

Seulement la poésie ?

Non, la musique aussi, la peinture, enfin tout ce qui nous déplace, tout ce qui nous transcende. Si je sais que la musique est plus forte que moi, je vais m’assoir et écouter. Nous nous laissons humilier, dans le sens d’humilité et non d’humiliation. S’humilier est une posture d’accueil, pour que l’on puisse ouvrir les yeux et le coeur, écouter, accueillir l’autre. L’autre au sens large, donc y compris les plantes ou les animaux, auxquels certains humains parlent. En tout cas il faut tâcher de rester vivant. Quand on tue les animaux ou les plantes, on se tue aussi. C’est cela l’altérité.

Pour finir, y a-t-il une ou des oeuvre(s) qui vous inspirent particulièrement, que vous recommanderiez ?

Il y en a tellement, mais je ne vais pas citer les oeuvres que l’on connaît déjà parce que j’ai besoin d’étirer la nouveauté. Je suis habité par une oeuvre que je trouve monumentale, et que les gens ne connaissent pas, celle de Jean-Claude Charles. C’est un écrivain haïtien dont on ne parle pas, et qui pourtant est le plus grand à mes yeux. Il a beaucoup influencé Dany Laferrière. Je réédite son oeuvre, et tente de lui donner sa vraie place. Dire ce que l’on doit aux plus grands relève d’une forme de responsabilité.

Je suis fasciné par Jean-Claude Charles. Il nous mène ailleurs. Il a une manière magnifique d'interroger l'altérité, et la manière d'habiter le monde, dans ses relations, sa posture. J’ai initié un grand colloque à Tallahasse autour de son oeuvre, du jazz, de l'Amérique et de sa poésie, je ne pouvais pas garder Jean-Claude Charles juste pour moi, comme Tida. Il est simplement génial.

Depuis cinq ans, j’ai entrepris la réédition de son oeuvre complète. Il y a des petits succès, on a réussi à témoigner de sa présence et à faire circuler son oeuvre dans le monde. Une lumière.

Et les femmes, à part Tida bien sûr ?

Bien sûr il y a Tida, la femme de toutes les femmes. Et à côté il y a beaucoup de femmes, dont Yanick Jean qui a écrit un livre magnifique, La fidélité non plus.

Bien sûr, il y a la poésie et les rêves de Joséphine Bacon. Il y a la pensée décoloniale d'une An Antane Capes, et aussi la pensée inquiète et vraie de Toni Morrison.

À Mémoire d’encrier, nous avons publié beaucoup de femmes rapaillées, parce que la plupart des récits de la littérature québécoise tournent autour de l’homme rapaillé. En 2016 a été publié le recueil Femmes rapaillées co-écrit par une quarantaine de femmes, sous la direction d’Isabelle Duval et de Ouanessa Younsi.

Je voudrais revenir à une autre femme ou d'autres figures féminines, celles que l'on croise dans Je suis la fille du baobab brûlé, toutes ces femmes noires qui réparent tous les matins la vie, qui sont debout, puissantes et tendres, dans les grands enjeux de nos sociétés. Je veux terminer en citant Bertha, ma mère, qui vient dialoguer avec moi dans ce récit qui me console de sa mort, Quand il fait triste Bertha chante. J'ai simplement envie de dire MERCI à toutes ces femmes qui ont fait de moi ce que je suis.

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