Revenir au site

Une heure avec...

Asya Djoulaït

" La littérature est ce qui me maintient dans la compréhension et l’empathie, mais j'ai conscience qu'elle peut être un luxe "

| Propos recueillis par Margaux Lombard.

+ Retrouvez la playlist d'Asya Djoulaït, sa bibliographie et sa bibliothèque, à la fin de l'entretien.

Après avoir écrit et publié plusieurs nouvelles, Asya Djoulaït a publié son premier roman, Noire Précieuse, en mars 2020 chez Gallimard.

Vous m’avez donné rendez-vous dans le quartier de Château d’eau, où se déroule en partie Noire Précieuse. Quel est votre rapport à ce lieu, que vous a-t-il inspirée, qu’y avez-vous appris ?

J’ai découvert ce quartier par hasard. Je suis enseignante et je n’arrive pas à travailler en intérieur, donc je suis à l’affût des cafés. Mes deux lieux de prédilection sont Gambetta et Château d’Eau, où j’ai passé des après-midi entières à préparer mes cours. Château d’Eau m’a très vite inspirée, j’y ai capté des thèmes d’écriture. C’est ici que j’ai su que je voulais mettre en scène des langages vifs et dynamiques.

D’autre part, le quartier regorge de magasins cosmétiques pour les personnes noires. En observant ces boutiques dont la lumière blanche dégouline dans les rues, je me suis dit que j’avais envie d’écrire à partir de cela, et de faire entendre les voix des vendeuses et des vendeurs. En entrant dans ces boutiques, je suis tombée sur pleins de produits dépigmentants. Je pensais que c’était interdit. Légalement ça l’est, mais en réalité ces produits se vendent partout.

J’ai donc passé beaucoup de temps dans le quartier, dans les rues, dans les salons de coiffure à me faire coiffer. J’ai rencontré beaucoup de gens et tissé des liens. J’avais déjà beaucoup d’ami·e·s ivoirien·ne·s avant, mais ils n’habitent pas forcément Château d’Eau.

Je suis très contente d’y retourner. Depuis que le livre est publié, j’ai l’impression que c’est une parenthèse close et qu’il faut que je passe à autre chose pour ne pas revenir deux ans en arrière. Sauf si j’écris la suite de Noire Précieuse : pourquoi pas, mais pas tout de suite.

" Pour moi, la grande force du roman est celle qui consiste à balader le lecteur en douceur​ "

Vous abordez cette question de la dépigmentation avec un oeil évidemment critique au regard de l’histoire des processus de domination et de racialisation qu’elle porte, tout en y mêlant une grande empathie pour les personnages qui y ont recours, en particulier Oumou, la mère de Céleste.

Je pense que les personnes qui se dépigmentent la peau sont des victimes, et je voulais me mettre de leur côté. Il s’agissait en effet pour moi d’aborder avec empathie et compassion ce que je considère comme une douleur que beaucoup s’infligent, qui vient de l’extérieur, du passé, et avec laquelle on vit malheureusement encore.

Les problématiques relatives à la couleur, à la dépigmentation, n’étaient pas nouvelles pour moi qui viens d’Algérie. La France a laissé des traces dans toutes ses colonies, et en Algérie on trouve aussi des produits dépigmentants. Mes cousines se blanchissent la peau, et quand je vais là-bas mes tantes me reprochent de me faire bronzer la peau. Mais à Château d’Eau, j’ai découvert une violence exacerbée.

Mon but était de montrer la souffrance et la volonté de vivre, la recherche de tranquillité des personnes noires, et d’une femme en particulier, Oumou. Il ne s’agit pas de dénoncer celles et ceux qui achètent et vendent ces produits. Ce sont des logiques profondément humaines, et jamais je ne pointerai du doigt celles et ceux qui veulent se sentir mieux dans leur peau. Pour certaines femmes qui ont intériorisé l’idée selon laquelle les Blancs sont plus beaux, c’est une double peine que de s’entendre reprocher le fait qu’elles se dépigmentent la peau. Le curseur serait mal pointé.

Je voulais montrer la fracture qui se produit lorsqu’une enfant, avec le regard pur et naïf qu’elle porte sur le monde, découvre que sa mère est le fruit d’une histoire et d’un passé qui la blessent énormément. Je ne me suis pas dit « je vais écrire un livre anti-raciste pour dénoncer le phénomène », cela s’est fait naturellement, entre les lignes.

Le roman peut-il pour autant, selon vous, être un espace qui agit sur les imaginaires précisément parce qu’il permet de sonder de très près la manière dont des personnages se « débrouillent » avec ces injonctions intériorisées, et qu’il peut le faire avec une certaine compassion comme vous dites ?

Oui tout à fait. Pour moi, la grande force du roman est celle qui consiste à balader le lecteur en douceur. Je n’ai pas choisi la forme de l’essai à dessein. Le roman peut être un espace de dénonciation comme l’essai, mais il le fait de manière plus douce. En tant que lectrice, j’aime que l’on me balade dans un univers, que l’on me raconte une histoire dont je peux tirer des enseignements. Il me semble que tous les lecteurs ont leur place dans l’espace romanesque, et que chacun peut agripper l’histoire et en tirer ce qu’il ou elle veut tirer.

S’il y a bien quelque chose dont je suis persuadée, c’est que nous avons tous besoin d’entendre des histoires et d’en raconter. C’est ce que l’on fait tous les jours d’ailleurs, des histoires que l’on modifie, que l’on falsifie à divers degrés, mais qui rendent toutes compte de ce besoin fondamental.

Quand je présente des textes à mes élèves, j’aime bien l’idée qu’ils pénètrent dans un univers avec un événement initial, un élément perturbateur, un récit. Une fois qu’ils ont lu le texte, les réactions affluent, « madame, il est bizarre ce texte », « j’aime bien / je n’aime pas ce passage », et on travaille à partir des impressions brutes. C’est de cette manière que l’on peut construire le politique, en déconstruisant et en construisant des idées.

En tout cas, je tente de le faire par la douceur. Je ne me suis jamais reconnue dans une forme de brutalité, dans le fait d’asséner des vérités, de dire ce qui devrait exister ou non. Il s’agit plutôt pour moi d’amener les élèves à se poser des questions. Quand je leur promets une balade, alors ils me donnent la main. Si je leur dis « on va écouter un discours politique, vous allez me dire ce que vous en pensez », il ne se passera rien.

Avez-vous parlé de votre roman à vos élèves ? Qu’en ont-ils pensé ?

J’enseigne en collège et en lycée. Les lycéens ont adoré parce que pour eux c’est nouveau. D’ailleurs je ne pense pas qu’ils considèrent que c’est de la littérature, tellement c’est proche d’eux. Ils sont déjà étonnés de savoir qu’il y a des écrivain·e·s vivants, alors a fortiori des écrivain·e·s qui parlent de sujets qui les concernent de près ou de loin… ! Cela en dit long sur la conception de la littérature qui domine encore aujourd’hui.

Ils ont aimé le roman parce que le sujet leur parle, et parce qu’ils ont l’impression de retrouver des espaces d’oralité. Ce que je trouve magnifique, et c’est aussi pour cela que j’écris, c’est de leur présenter leur univers transposé à l’écrit et de leur montrer que c’est possible de parler de sujets qu’ils pensaient banals et inintéressants.

Quant aux collégiens, ils sont impressionnés parce qu’ils sacralisent encore plus le fait d’écrire un livre. Ils sont encore trop jeunes, il y a moins d’accroche qu’avec les lycéens. Quand je leur ai résumé l’histoire de Céleste et d’Oumou, ils m’ont regardée avec des rires nerveux et m’ont dit « Vous avez dit Oumou madame ? ». Ils n’ont pas l’habitude d’être représentés dans ces espaces, donc quand ils voient « Mohamed », « Saïd », etc. dans des textes, ils rigolent.

Dans l’ensemble, je crois qu’ils étaient tous heureux et fiers de voir que l’on pouvait parler de l’Afrique et de la diaspora africaine dans un livre publié et reconnu.

Vous avez choisi des personnages issus de la diaspora ivoirienne. Était-ce une manière de déjouer une attente voire une injonction qui voudrait que les écrivain·e·s issu·e·s de la diaspora écrivent sur leur pays d’origine ? Ou bien cette question ne s’est même pas posée ?

Oui, absolument, j’aimerais que l’on soit toujours étonné par ce que j’écris, être là où l’on ne m’attend pas. Il était « logique » que j’écrive sur l’Algérie. Je pense que j’y viendrai parce que cela fait partie de moi. Ce n’est pas parce qu’en France on me cantonne à cet espace que je dois en sortir à tout prix, cet espace est le mien, au même titre que celui de toutes celles et ceux qui ont envie d’en parler d’ailleurs.

Pour ce roman, la question était très simple : j’avais envie de parler de ce quartier, l’idée m’est venue naturellement. Il y avait aussi une envie de me protéger, parce qu’on a tendance à dire que dans un premier roman l’auteur met ses tripes sur la table et s’inscrit dans une forme d’autobiographie. Le fait de choisir une héroïne dont l’apparence physique et les origines sont loin de moi était une façon de me protéger. Les lecteurs pensent que je n’ai rien à voir avec Céleste. En réalité nous avons beaucoup en partage, mais cela relève de mon espace. Il y a deux ans, quand j’ai écrit le livre, je n’étais pas prête à me livrer davantage.

Pour revenir à l’injonction de parler du pays d’origine, l’étonnement est plutôt venu de ma famille. Paradoxalement, les remarques les plus piquantes ont émergé du cercle proche. Mes parents attendent LE roman avec des héros et des héroïnes maghrébins, et veulent que je m’inscrive dans notre histoire.

La transmission parents-enfants, et en particulier mère-fille, est au coeur de Noire Précieuse, avec tout ce qu’elle suppose de silences, d’opacités, de pesanteurs aussi, dont l’écriture rend compte à travers des expressions très « parlantes » comme « la lourdeur des problèmes non résolus ».

Tous les parents veulent que leurs enfants soient heureux, mais à cette envie se mêlent le poids du passé, du regard de l’autre, de la religion, des coutumes, etc. Oumou est pour moi la figure de la mère protectrice méditerranéenne. Elle veut que sa fille soit heureuse, mais elle sait que la société est complexe et que la place qui lui est assignée ne lui facilite pas la vie. Mais contrairement à Oumou qui ne s’accepte pas, Céleste est bien dans sa peau, elle est elle-même sans chercher à correspondre à ce qu’on attend d’elle.

Quant aux silences qui sous-tendent la transmission, je crois qu’ils sont présents dans les familles issues de l’immigration post-coloniale d’une manière spécifique et sans doute bien plus qu’ailleurs. Les enfants doivent gérer ces silences, les non-dits, les problèmes non résolus de leurs parents. C’est compliqué parce que ce n’est pas le rôle des enfants de psychanalyser leurs parents. On peut parfois trouver des réponses dans les silences. L’écriture peut aider également.

" C’est important de dire aux gens que leur façon de parler a leur place en littérature "

Votre écriture, votre style, laissent transparaître une dimension assez théâtrale dans les dialogues, les jeux de posture et de performance. Le roman met en scène les rôles et les masques arborés en société, certes, mais il me semble que la présence du théâtre va au-delà.

Ma vie tourne autour de la littérature et quand j’ai commencé à l’enseigner, j’étais au cours Florent où je suis restée un an. Je suis passionnée de théâtre, j’en referai quand je pourrai, mais pour l’instant je ne parviens pas à tout concilier au quotidien. Néanmoins le théâtre est essentiel dans tout ce que j’écris et cela va de pair avec le dynamisme de la parole. J’ai d’ailleurs écrit une pièce de théâtre que j’aimerais bien mettre en scène avec des adolescents.

Une façon de re-dynamiser le roman est d’insérer du visuel et des dialogues. Pour moi, il est essentiel de rendre compte de l’oralité et de ce que l’on voit, entend, sent en vrai. Les textes que je soumets à mes élèves sont vivants, visuels, dynamiques, en partie parce qu’aujourd’hui le temps de concentration est de plus en plus réduit et le rapport à la lecture parasité par les écrans. Je ne vois pas l’intérêt de donner à lire des descriptions de trente pages alors que moi-même je ne les supporte plus.

Tout en disant à mes élèves qu’il est encore possible d’écrire de manière « classique », je veux leur montrer qu’il peut y avoir des textes plus vifs, des textes qui ressemblent à du théâtre, des romans qui ne sont constitués presque que de dialogues, de phrases courtes. Généralement ils vont vers ces textes. Ils sont contents d’y retrouver des manières de parler dont ils sont familiers, ils s’identifient au style, alors pourquoi les en priver ? Pourquoi leur imposer Zola s’ils préfèrent lire Dany Laferrière ? Je vois biens les livres qu’ils empruntent à la bibliothèque, ce sont des textes ultra-contemporains à l’écriture condensée.

Vous parlez de « parole dynamique », ce qui fait d’emblée penser au nouchi, argot ivoirien très présent dans Noire Précieuse. Cette présence était-elle évidente dès le début pour vous ?

Oui. C’est important de dire aux gens que leur façon de parler a leur place en littérature. C’est essentiel même. Je suis toujours étonnée quand j’entends ma mère parler avec cette langue franco-algérienne qui lui est propre, et qu’elle s’auto-censure aussitôt. Je lui dis qu’il n’y a pas de raison qu’elle refoule ses expressions plus imagées. De même avec mes élèves lorsqu’ils font des associations d’idées qu’ils considèrent saugrenues, je leur dis de noter dans leur cahier de brouillon et de les conserver pour la poésie. Ils rient parce que pour eux, il y a le littéraire et le non-littéraire. Mais pourquoi ?

Noire Précieuse est un livre qui interroge ces frontières et ce qu’est la littérature. Ce sont des questions que je me pose depuis longtemps. Pourquoi considère-t-on à un moment donné que telle tournure de phrase est littéraire et pas une autre ?

Mon curseur, c’est de me demander s’il se passe quelque chose d’intéressant dans la langue. Or dans tout ce que j’entends autour de moi, dans toutes les formes d’argot, qu’elles soient issues d’Afrique subsaharienne, d’Afrique du Nord ou encore de l’Inde, il se passe des choses intéressantes du point de vue de la langue. Il faut valoriser ces parlers et dire à celles et ceux qui en sont porteurs et qui enfantent chaque jour des expressions incroyables, qu’ils sont légitimes et qu’ils ont leur place en littérature.

" Le livre est un objet intimidant et orgueilleux : il est là, il prend de la place, il demande un effort​ "

Vous travaillez à bousculer une conception figée et passéiste de la littérature et ce qu’on peut appeler le canon littéraire, à la fois depuis l’écriture et l’enseignement. Y-a-t-il des lectures en particulier qui vous ont amenée sur ce chemin ?

À l’université j’ai découvert Amadou Kourouma, et maintenant je le fais découvrir à mes élèves. On est le fruit de ce qu’on a lu, et je pense que ses livres ont influencé mon écriture. Ma toute première impression à l’époque a été « ce livre est impubliable ! ». Puis j’ai réalisé que ce réflexe venait simplement du fait que pendant vingt ans, on m’avait dit que la littérature c’était Hugo et Zola. Or elle n’est pas que ça. Kourouma a vraiment été une claque. Je me suis dit : alors on peut…

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne suis pas une grande lectrice. Et je suis très lente, je peux rester une heure sur trois phrases que je relis et relis encore. Je n’arriverais pas à décrire ce processus qui m’est propre, mais j’ai un rythme lent. Je lis peu de livres mais je les relis régulièrement.

Par ailleurs, ce rapport intime à la lecture est arrivé tard dans ma vie et je n’ai pas un rapport très naturel à la librairie par exemple. Le livre est un objet intimidant et orgueilleux : il est là, il prend de la place, il demande un effort. Cet effort, je l’ai découvert tard et il est loin d’être au centre de ma vie. En revanche je suis entourée de personnes qui lisent énormément.

Je lis tout de même beaucoup de théâtre. J’aime Tchekhov, Wajdi Mouawad ou encore Joël Pommerat qui a réécrit et mis en scène des contes comme Cendrillon, Blanche-Neige, … Je lis aussi Assia Djebar, qui m’a réconciliée avec l’Algérie en me faisant entrer en elle de manière très apaisée, très douce. Dans un autre registre, j’aime beaucoup Emmanuel Bove en particulier Mes amis, qui raconte des vies minables d’une façon très belle. Et Romain Gary, évidemment, avec La vie devant soi.

À quel moment et comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Pendant mes études j’ai passé une année au Liban, c’est là que je me suis plongée dans l’écriture. C’était en 2016, j’étais en deuxième année de master, et des professeurs que j’avais eus à Paris m’ont encouragée à participer à un concours de nouvelles organisé par la Sorbonne. Je sentais que j’avais des choses à dire, mais je ne m’étais jamais autorisée à écrire, je me disais que l’écriture n’était pas pour moi.

Le thème de cette année était « Réseau(x) ». C’était le début de la guerre en Syrie, et j’ai écrit une nouvelle sur le trafic d’oeuvres d’art entre la Syrie et le Liban. J’ai parlé des tapis que l’on retrouve en Occident après une traversée macabre. La nouvelle, qui s’appelle « Filigrane », a été l’une des trois lauréates du concours. C’était un premier pas vers la reconnaissance, je me suis dit que ce que j’écrivais pouvait plaire. Si je n’avais pas eu ce regard, je n’aurais pas été plus loin.

Le format de la nouvelle en dit beaucoup sur la question de la légitimité que je me posais d’ailleurs. Je me disais « je ne vais quand même pas écrire un roman ». Et puis j’y ai pris goût. Noire Précieuse est né d’une nouvelle que j’ai écrite pour le Prix du Jeune Écrivain. Elle constitue le premier chapitre du roman, et j’avais encore beaucoup de choses à raconter.

Et depuis, quelle place occupe l’écriture pour vous ?

J’écris assez peu. De manière générale, j’ai un rapport très intense à la littérature mais je peux passer du temps sans lire et sans écrire. En revanche, je ne peux pas passer du temps sans rencontrer des gens et sans parler. Pour moi la littérature est extrêmement large, elle est un moyen d’expression et de compréhension. Il y a d’abord la rencontre, la parole, la tentative de comprendre ce qui se passe, pourquoi telle personne mène telle vie et ce qui l’y a amenée. Ensuite, cela peut prendre une forme, une pièce de théâtre, un reportage, ou encore un roman.

Donc l’écriture ne s’est pas vraiment inscrite dans mon quotidien, mais j’essaie de tendre vers une forme de rigueur. La discipline est féconde, je vois que les gens qui s’astreignent à écrire tous les jours ne serait-ce que cinq minutes ont plus de facilités. Je trouve beau le fait de se contraindre et de voir ce que cela peut donner, malheureusement dans la pratique je n’y suis pas encore.

" Je crois vraiment à l’influence de la chaleur, des couleurs, des odeurs, des températures sur l’écriture "

Quand vous écrivez, où et quand le faites-vous le plus souvent ? Quelles sont les conditions favorables à l’écriture pour vous ?

J’écris toujours à l’extérieur de chez moi, parce que j’aime bien l’idée de garder un espace de vie très neutre, dans lequel je peux lire, regarder des films, etc. Dans la mesure où l’acte d’écriture est parfois synonyme de souffrance, je n’ai pas envie d’imprégner mon espace intime de cette souffrance. D’autre part, j’ai besoin d’être dessaisie des mots et de ma pensée, et les cafés sont parfaits pour cela. J’aime bien me poser quelques minutes et regarder par la fenêtre, observer ce qui se trouve autour de moi que ce soit les gens, les plantes, les objets, pour mieux revenir à l’écriture. Je ne le fais pas chez moi parce que c’est un espace que je connais par coeur donc il n’y a pas d’imprévus.

Ensuite, j’écoute souvent le même type de musiques lorsque j’écris. Pour Noire Précieuse j’ai été bercée par une certaine bande-son, et pour les prochains les musiques seront différentes. Un roman est vraiment associé à un univers spatial, musical, et même saisonnier. J’ai commencé à écrire Noire Précieuse au mois de juin et j’ai terminé en septembre, je ne voulais pas aller au-delà parce que cela se serait senti dans l’écriture. Les personnages auraient été plus froids. Je crois vraiment à l’influence de la chaleur, des couleurs, des odeurs, des températures sur l’écriture.

En termes de temporalité, je suis très vite agacée par le fait d’écrire après 15 heures. Mais c’est une règle générale chez moi, je n’arrive plus à me concentrer après cette heure-là ! J’écris beaucoup mieux le matin, je suis plus concentrée.

" Plutôt que de gagner en notoriété, en prix et en salons, la littérature doit parvenir à trouver sa place dans tous les espaces et pour tout le monde​ "

Quelle place la littérature occupe-t-elle aujourd’hui selon vous, que peut-elle ? Ou plus précisément, que vous enseigne votre expérience d’écrivaine et d’enseignante en littérature à ce sujet ?

Je répondrais différemment en fonction des personnes auxquelles je m’adresse. Je peux dire dans certains cercles que la littérature doit occuper une très grande place dans la société, mais je n’ai pas ce discours face à mes élèves par exemple. Quand ils ont à peine les moyens de payer leur abonnement Navigo et que je leur demande de commander L’Odyssée d’Homère qui coûte 7€, c’est compliqué. Je ne peux pas non plus demander à des parents qui vivent dans un 20m2 avec leurs enfants d’aménager un espace silencieux propice à la lecture.

Dans un cercle de privilégiés, je m’autorise à dire que la littérature est ce qui me maintient dans la compréhension et l’empathie, qu’elle me permet de me poser, de me recentrer et d’être pleinement moi-même avec les autres et dans le monde. Mais j’ai conscience que la littérature peut être un luxe. Selon moi, elle doit donc s’étendre, plutôt que grandir par exemple. La dimension mondaine ne m’intéresse pas, elle me semble superflue. Plutôt que de gagner en notoriété, en prix et en salons, la littérature doit parvenir à trouver sa place dans tous les espaces et pour tout le monde. Elle doit en particulier aller au contact des plus jeunes, et leur montrer qu’ils peuvent être représentés eux aussi.

Il faut travailler à rendre la littérature plus accessible, à travers des ateliers d’écriture par exemple. Dès que je demande à mes élèves de raconter quelque chose, de décrire quelqu’un qu’ils ont rencontré, etc. sans qu’ils soient notés, sans se soucier de l’orthographe, ils adorent ! Dès qu’on lève la contrainte de l’institution scolaire, les notes, les bulletins, ils ont énormément de choses à dire et à écrire.

C’est parfois un peu schizophrénique, parce qu’en face d’eux j’ai honte de parler de la littérature de manière grandiloquente. Je trouve cela déplacé. Je les encourage toujours à s’y intéresser, je leur dis que la littérature est un univers incroyable où tout est possible, plutôt que « faites un effort, prenez le métro et rendez-vous à la bibliothèque ». À Bagnolet où j’enseigne, une librairie a ouvert récemment, la librairie De beaux lendemains. J’ai du mal à les inciter à y aller parce qu’elle est belle et bobo et qu’ils seront gênés. Parfois je leur dis « autorisez-vous », mais ils s’auto-censurent, ils n’iront pas seuls.

C’est gênant de leur faire découvrir un univers auquel ils n’ont pas complètement accès, de les inciter à emprunter des livres existants au CDI parce qu’ils n’ont pas les moyens d’en acheter et que l’école ne va pas leur offrir. Il peut y avoir un effet positif quand ça leur donne envie de se donner les moyens d’y avoir accès, ou négatif quand la frustration, l’envie, le sentiment d’injustice, et la prise de conscience des inégalités grandissent en eux.

J’essaie aussi de ne pas glorifier la littérature auprès d’eux, même si je vois bien qu’ils sacralisent le livre, par exemple lorsque je leur en prête un et qu’ils promettent de ne pas l’abîmer, ou qu’ils me disent qu’ils ne l’ont pas lu mais qu’ils l’ont soigneusement conservé. Si on présente la littérature comme quelque chose de sacré dont on ne doit surtout pas écorner les pages, elle représentera toujours une entité lointaine qui ne leur appartient pas. Donc j’essaie de faire en sorte qu’ils aient un rapport concret à la littérature, de faire « redescendre » celle-ci en leur parlant de tel auteur·e qui a mis en scène des adolescents à Bagnolet, ou en faisant venir des écrivains en classe. Je disais que j’étais contre le côté mondain de la littérature, en revanche je suis pour que l’Etat donne de l’argent pour que les auteur·e·s viennent passer du temps avec les élèves, animent des ateliers d’écriture, etc. !

" J’écris si j’ai envie d’écrire, donc en ce sens je me sens assez libre vis-à-vis des incitations extérieures​ "

Quel regard portez-vous à ce propos sur la place des écrivain·e·s aujourd’hui et les diverses sollicitations qui leur sont adressées - à certains du moins, tant les inégalités sont grandes dans le champ littéraire comme ailleurs ? Attendez-vous d’eux des formes d’engagement comme l’animation d’ateliers d’écriture, que l’on peut même considérer comme politiques ?

Il va de soi pour moi que tout acte est politique. Je n’attends pas de l’écrivain·e qu’il ou elle s’engage autrement que par ce qu’il fait et ce qu’il ou elle nous donne à travers ses livres. Je ne quémande pas de solutions aux grands problèmes politiques et sociaux. Mais pour moi, il ou elle doit tisser du lien, toujours humaniser, et éviter le pire de la politique à savoir brimer, pointer du doigt, insulter, dénigrer, déshumaniser, soit l’anti-littérature par excellence.

À part cela, je n’attends pas grand chose de l’écrivain·e, même pas forcément qu’il ou elle écrive d’ailleurs. Ce serait faire porter un trop grand fardeau sur ses épaules. J’apprécie toutefois qu’il ou elle défende et assume son oeuvre. Pour moi cela fait partie de l’acte d’écrire que de dire quelque chose de l’intention. Le problème, c’est que l’on finit vite par se répéter… moi-même, alors que je ne suis pas extrêmement sollicitée, j’ai déjà l’impression de me répéter dans les interviews. Or j’aimerais que celles et ceux qui me lisent soient surpris par ce que je dis.

Je suis sceptique vis-à-vis des écrivain·e·s qui vivent du rayonnement d’un seul livre, comme Leïla Slimani avec Chanson douce pendant deux ans. C’est bien qu’elle ait ouvert la voie à d’autres personnalités dans le monde littéraire, mais le discours finit par s’épuiser et il faut laisser la place à d’autres aussi. L’un des problèmes de la vie littéraire est que l’on entend toujours les mêmes, dans les salons, les librairies, sur les réseaux sociaux… J’aimerais bien en entendre d’autres.

Pour ma part, je ne me dis pas qu’il faut absolument que j’écrive mon prochain roman. Si je l’écris dans dix ans, ce sera dans dix ans, et si je n’ai plus envie d’écrire, j’arrêterai et ce ne sera pas un deuil parce qu’il se trouve que je suis très épanouie par ailleurs. J’écris si j’ai envie d’écrire, donc en ce sens je me sens assez libre vis-à-vis des incitations extérieures. Autour de moi, certains auteur·e·s me disent qu’ils essaient d’écrire un livre tous les deux ans par exemple, ce n’est pas du tout mon cas.

" Si j’avais besoin de vendre des livres pour vivre, j'aurais alors un rapport plus crispé et tendu à la littérature​ "

La question du rythme de publication est liée aux diverses logiques du milieu littéraire notamment l’injonction au renouvellement permanent, mais elle pose aussi celle des conditions matérielles de la littérature que l’on a tendance à oublier dans une conception éthérée et « romantique » encore à l'oeuvre aujourd'hui.

Oui évidemment, la dimension économique est très liée à mon rapport à la littérature, puisque j’ai de la chance de ne rien en attendre de ce point de vue là. J’ai un métier stable, je suis fonctionnaire donc l’argent que je gagne me suffit largement pour payer mes factures et voyager quand j’en en envie.

Si j’avais besoin de vendre des livres pour vivre, j'aurais alors un rapport plus crispé et tendu à la littérature. C’est pour cela que je suis très sereine, que je peux dire de la littérature qu’elle sublime mon rapport au monde et ma façon de réfléchir. Et si elle n’existait pas dans ma vie, mes réflexions continueraient d’évoluer.

Je ne suis pas de celles qui disent que lire c’est la vie, qu’écrire c’est la vie… Je suis toujours étonnée d’entendre des écrivain·e·s passionné·e·s dire avec des étoiles dans les yeux que sans la littérature ils ou elles ne sont rien. Et cela me gêne, parce que dans mon enfance je n’étais pas entourée de livres mais il y avait pleins d’autres choses, et il existe d’autres combats.

Savez-vous néanmoins d’où vous vient ce goût pour la fiction ?

Oui, mon père nous racontait toujours des histoires à mon frère et moi, on a eu une chance incroyable. C’étaient toujours les mêmes. Je dis que je lis très peu mais je suis très fidèle, je relis les mêmes oeuvres, les mêmes auteur·e·s. Mon père c’était pareil. Il mettait le ton, peu importe notre âge et les lieux. Il ne nous disait jamais non, ça lui tenait à coeur. Mon goût pour les histoires vient de là. J’aime en lire, et j’aime écouter les gens raconter les leurs, raconter pourquoi ils aiment leur travail, pourquoi ils veulent des enfants ou pas, toutes sortes de choses.

J’écoute beaucoup la radio, j’ai une passion pour les podcasts comme LSD, La série documentaire sur France Culture par exemple. Je considère d'ailleurs que c’est de la littérature. Encore une fois j’en ai une conception très vaste, je ne sacralise pas les auteur·e·s ou l’acte d’écrire. Ou alors si on le fait, pourquoi ne pas sacraliser aussi les créateur·ice·s de podcasts ou de documentaires ? Ils sont sur un pied d’égalité, ce sont des bâtisseurs d’expressions.

Ce sens de l’écoute est très sensible dans Noire Précieuse. Vous rendez hommage à la créativité de la langue parlée, je pense à cette expression poétique que vous employez : « composer des bouquets de consonnes ». Avez-vous enregistré des échanges ponctués de nouchi ou ce n'était pas la peine ? Après Château d’Eau, envisagez-vous d’aller en Côte d’Ivoire pour l’écouter d’une autre manière ?

J’ai surtout beaucoup écouté les gens parler entre eux, sans rien noter. J’ai regardé des séries sur Youtube, et écouté des musiques évidemment. Et puis j’ai abondamment utilisé le dictionnaire en ligne nouchi.com ! Il est extrêmement riche donc je n’ai pas eu besoin d’aller chercher ailleurs.

Oui, j’ai bien l’intention d’aller en Côte d’Ivoire. Je devais y aller mais le voyage a été reporté à cause de la pandémie. J’irai dès que possible, et ce sera un voyage non pas professionnel mais très personnel.

Je reçois beaucoup de messages d’Ivoirien·ne·s qui ont lu mon livre et l’ont trouvé très juste, je suis touchée. C’est un mot que je trouve très important dans les deux sens, la justesse et la justice. Je me demandais d’une part si la langue de Noire Précieuse sonnait juste, et d’autre part si c’était suffisamment nuancé et non stigmatisant. Or les lecteur·ice·s ivoirien·ne·s qui m’ont fait des retours trouvent leur place dans mes mots, c’est le principal.

C’est dommage que la collection Continents Noirs soit mal distribuée en Côte d’Ivoire. C’est un problème général mais qui est un peu frustrant. Mon éditeur s’est battu pour que les livres soient vendus moitié moins chers qu’en France. J’aimerais en savoir plus, comprendre les logiques de distribution, mais aussi rencontrer des auteur·e·s, des lecteurs, etc. Je suis curieuse, à la fois du pays et du milieu littéraire et de son fonctionnement là-bas.

Que pouvez-vous nous dire de la collection Continents Noirs dans laquelle Noire Précieuse est édité ?

C’est une collection que je ne connaissais pas avant. J’ai envoyé mon manuscrit aux éditions Gallimard, ce sont eux qui l’ont orienté en interne vers leur collection Continents Noirs. J’ai ensuite été contactée par Jean-Noël Schifano, son directeur, qui était très enthousiaste et m’a présenté la collection.

J’ai fait mes propres recherches, et me suis posée la question du sens de l’existence d’une telle collection aujourd’hui. Pourquoi ostraciser les Noir·e·s ? Mais j’ai vu qu’il y avait aussi des écrivain.e.s blanc·he·s, maghrébin·e·s, et surtout que les auteur.e.s de la collection étaient satisfaits, élogieux et particulièrement mis en avant. Cette valorisation m’a convaincue.

Le directeur est vraiment pour la liberté des auteurs, ce qui me semble très important. Il leur ouvre le champ des possibles en termes de thématiques, de style, de structure.

Avez-vous de nouveaux projets d’écriture, si tant est que vous ayez envie d’en parler ?

J’aimerais beaucoup commencer un deuxième roman qui se rapprocherait du Maghreb mais dont le héros, cette fois-ci, serait masculin, habiterait et serait scolarisé à Bagnolet.

Je me suis liée d’amour avec la forme de la nouvelle, mais les nouvelles ne se vendent plus aujourd’hui… Donc si j’ai envie d’en écrire et d’en publier, il faudra attendre d’être plus connue.

Pour terminer, nous avons l'habitude de demander aux auteur·e·s quelques conseils de lecture d’oeuvres contemporaines ou passées.

Je n’ai pas une grande mémoire des noms, et pour moi les lectures sont associées à des univers plus qu’à des auteur·e·s. D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi on valorise tant les personnes, on devrait davantage mettre en avant et diffuser les univers, les donner gratuitement à lire, etc.

Mais je commencerais par Chimamanda Ngozi Adichie, et son roman Americanah en particulier.

Ensuite, je conseille l'essai de Fatima Ouassak qui a été publié récemment La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire. En termes de déconstruction et de radicalité de la pensée, ce livre est incroyable. Ce qu’elle écrit est d’une très grande intensité même si je ne suis pas d’accord avec tout. Ça me plaît et ça me parle.

Et enfin Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire, de Maboula Soumahoro. Elle mêle sa propre histoire avec la grande histoire, c’est admirable et bien écrit.

La playlist d'Asya Djoulaït

La bibliographie d'Asya Djoulaït

La bibliothèque d'Asya Djoulaït

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK