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Mohamed Mbougar Sarr

par Margaux Lombard

· Portraits

Un intellectuel ? « Ce n’est pas un statut qui me fait vibrer, mais ce n’est pas une appellation que je réfute non plus parce que je sais que, par certains égards, dans certains endroits, j’en suis un et je l’assume ; il faut tâcher en tout cas de faire ce travail le plus honnêtement possible ». Il prend un soin tout particulier à formuler des phrases élégantes et bien construites dans une diction claire et précise, le regard fuyant les objets comme pour mieux voir les mots se dérouler sous ses yeux. Avec une aisance et une sérénité dans les gestes, il convoque une large palette de références, littéraires et universitaires.

Mohamed Mbougar Sarr, né au Sénégal en 1990, a fait de longues études avant de devenir écrivain. Après sept années au Prytanée militaire de Saint-Louis au Sénégal, expérience marquante à laquelle il compte bien consacrer un livre un jour, il a passé trois ans en classe d’hypokhâgne/khâgne en France dont il garde des souvenirs agréables, la « découverte de tout un continent littéraire », une capacité à absorber une grande masse de travail et de lectures, mais aussi certaines méthodologies de pensée un peu rigides, qu’il a fallu par la suite « désapprendre » pour écrire plus librement.

Sa trajectoire académique s’est poursuivie à l’EHESS en Arts et Langages, où il a mené des recherches sur l’oeuvre de Léopold Sédar Senghor, en particulier sur sa phrase abondamment commentée et critiquée : « l’émotion est nègre, comme la raison est hellène ». Parmi tous les sujets susceptibles de satisfaire sa curiosité éclectique, il a décidé de commencer un doctorat, en 2016, autour de l’apparition de la figure de « l’écrivain africain post-colonial » à la fin des années 1960 (incarnée par des écrivains comme Yambo Ouologuem, Ahmadou Kourouma ou Malick Fall), avec, en contrepoint, le concept de « mort de l’auteur » en vogue chez les structuralistes français à la même période.

Cette thèse, il n’est pas encore certain de la finir, ses envies et priorités le portant vers d’autres projets. Pas de scrupules à s’inscrire éventuellement dans la longue chaîne des doctorants déserteurs, d’autant que les réflexions qu’il a engagées pourraient donner lieu à une autre forme de publication. En parallèle, il a plusieurs idées de récits en tête. L’écrivain de 29 ans a la plume abondante, et ses trois romans publiés, Terre Ceinte (2014), Silence du Choeur (2017) et De purs hommes (2018) lui semblent déjà loin, bien qu’il lui arrive de repenser à certains personnages ou certaines situations. Pour chacun d’entre eux, il a approché des thématiques délicates en partant d’une « réalité très incarnée, urgente, contemporaine » : l’islamisme radical, les migrations en Méditerranée, l’homosexualité au Sénégal. Loin de se réduire à ces « mots-clés » que l’on a vite fait de projeter sur eux, ses romans partent tous d’un désir de « décrypter et interpréter ce qui nous arrive aujourd’hui, en donnant à sentir l’épaisseur du réel comme seule le peut la fiction ». S’il évoque avec ironie « les postures parfois un peu trop grandiloquentes » des écrivains, et qu’il lui arrive lui-même sur « sur-jouer » ce qu’on attend de lui, il n’en demeure pas moins convaincu des pouvoirs et de la responsabilité de la littérature.

Considéré comme l’un des plus talentueux de sa génération et ayant déjà obtenu plusieurs prix, il reçoit très régulièrement des invitations pour participer à des conférences, festivals littéraires et autres salons, qu’il accepte en général bien volontiers. Autant d’occasions de rencontrer ses pairs, dont certains lui sont devenus proches au fil des années. Il ne fait pas grand mystère de l’admiration et l’affection qu’il a en particulier pour l’écrivain Sami Tchak, « un mentor, un ami, un aîné, un collègue » avec qui il partage et échange fréquemment, et dont il apprécie l’oeuvre depuis longtemps - oeuvre à laquelle, d’ailleurs, il a failli consacrer ses recherches universitaires. Leur admiration réciproque et leurs « vues convergentes sur la littérature » les conduit à entretenir une grande exigence l’un envers l’autre quand il s’agit faire relire leurs textes en cours d’élaboration. Parmi bien d’autre choses, il partage avec lui « la même angoisse de la littérature dans ce qu’elle a de colossal, de monumental. »

S’il insiste sur ce qu’il doit à « toute une constellation d’écrivains et d’écrivaines », il lui arrive en effet de se sentir quelque peu écrasé par cette myriade de voix qui l’habitent, et qu’il se doit de congédier de temps en temps pour s’autoriser à écrire. De même qu’il éprouve le besoin intermittent de s’abstraire complètement des réseaux sociaux, le confinement n’étant pas une excuse pour rouvrir son compte Facebook.

Et s’il n’avait pas fait de l’écriture le centre de sa vie ? « J’ai eu de nombreux rêves avant, mais pas très consistants », admet-il. Le plus naturel eût été d’enseigner, activité qui lui semble très proche de l’écriture. Il l’exercera peut-être un jour en philosophie et en littérature, deux disciplines qui lui paraissent inséparables. Il s’est un temps rêvé journaliste d’investigation, puis magistrat. « Bon, et footballeur aussi, mais comme tout le monde, non ? », glisse-t-il avec un sourire. Pour l’instant, il a bien l’intention de continuer à écrire, ce ne sont ni les idées ni l’envie qui lui manquent. On ne peut que s’en réjouir.

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