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Une heure avec...

Mohamed Mbougar Sarr

· Une heure avec

"Le travail de la littérature est géologique, profond, il fait bouger des lignes de manière imperceptible, à basse intensité"

| Propos recueillis par Margaux Lombard.

Retrouvez le portrait de Mohamed Mbougar Sarr ici.

+ sa playlist et sa bibliographie à la fin de l'article.

Une première question directe, pour entrer dans le vif du sujet : quand et comment êtes-vous venu à l’écriture ?

La question de l’origine du désir d’écrire est toujours très complexe. Certain·e·s écrivain·e·s savent précisément dater le leur : je pense par exemple à H. Murakami qui a cette phrase magnifique sur l’épiphanie provoquée chez lui, alors qu’il assistait à un match de baseball, par l’observation de « la trajectoire belle et pure de la balle frappée par la batte ». Il a alors su qu’il voulait écrire.

Quant à moi, je ne saurais pas dire qu’il y a eu un moment déterminant dans ma venue à l’écriture. Elle doit trouver ses sources dans l’époque où j’ai commencé à lire, les deux étant pour moi indissociables. J’ai commencé à prendre vraiment la plume à mon arrivée en France à 20 ans, après mon baccalauréat. Avant, j’écrivais des nouvelles dans des journaux lycéens, mais c’était davantage parce que l’on me prêtait des prédispositions à l’écriture, que par confiance dans le fait que je pouvais avoir quelque chose à dire. En France j’ai fait une classe préparatoire de lettres, ce qui m’a donné une ouverture littéraire beaucoup plus large.

Ecrire, ce n’est pas ajouter un livre à une bibliothèque, mais découvrir plus profondément cette bibliothèque, en tout cas me concernant. L’écriture m’a permis de cesser de me défiler à la rencontre des grands textes de la littérature mondiale. J'ai pu redécouvrir, par exemple, de grands textes littéraires du Sénégal que j’avais lus un peu trop vite par obligation scolaire. Ces années ont approfondi mon apprentissage de la lecture, et m’ont fait entrer progressivement dans l’écriture à travers un blog que je tenais, « Choses revues », qui a été très libérateur. C’était à la fois un espace d’exercice, de pensée, d’écriture, en même temps qu’une réflexion sur l’acte d’écrire et le fait d’essayer de dire quelque chose à travers la littérature. En 2012, j’ai commencé la rédaction de mon premier roman, Terre Ceinte.

Pouvez-vous nous parler de votre choix d’écrire des romans ? Pourquoi ce genre en particulier, même si les trois que vous avez publiés jusqu’à présent sont pénétrés par d’autres formes littéraires comme le théâtre ou encore l’essai ?

Je suis en effet attiré par plusieurs genres. Il est à peu près certain que j’écrirai des essais, mais le roman me plaît parce que j’estime que c’est le genre qui, pour l’heure, me permet précisément d’avoir la liberté d’en mêler plusieurs. C’est une catégorie générique qui permet d’arpenter plusieurs formes littéraires, pour peu que l’on se donne la peine de les articuler sans que cela semble artificiel. De ce point de vue, le roman permet de contourner les entraves que le formalisme du genre de l’essai suppose, par exemple.

"On dit souvent que le roman écrase la production littéraire. Notre époque a atteint un tel degré de complexité que c'est le genre qui parvient le mieux à réfuter la facilité et les oppositions binaires"

D’autre part, le roman correspond à la réflexion que j’ai aujourd’hui face aux événements du monde tels qu’ils nous parviennent. J’ai besoin d’avoir plusieurs perspectives, et les personnages, dans leur diversité et les visions du monde qu’ils incarnent, permettent à ce titre d’en déployer plusieurs. La multiplicité, le croisement, l’éclatement que la polyphonie permet, pas seulement des voix mais des visions du monde, me permet d’essayer d’atteindre une complexité que je juge fondamentale aujourd’hui, pour tenter de dire quelque chose du monde mais aussi de moi-même, dans cette indécision, ces hésitations, ces ambiguïtés.

On dit souvent que le roman écrase aujourd’hui la production littéraire : il faut peut-être se demander pourquoi. Je pense que notre époque a atteint un tel degré de complexité, que c’est le genre qui parvient le mieux à réfuter la facilité et les oppositions binaires, en posant toujours, obstinément, parfois de façon un peu comique, cette complexité du monde et de l’être humain. C’est son apanage et son privilège.

Plonger dans la complexité, en quoi cela consisterait-il pour vous, outre le recours à la polyphonie ?

Cela consiste notamment à descendre très profondément dans des endroits que ma morale, mes habitudes, ou ma culture, pourraient me défendre d’aller. Explorer certaines parts d’ombre me paraît nécessaire pour mieux comprendre ce qui m’arrive, ce que je suis dans le monde, et par extension ce qu’il se passe aujourd’hui dans ce monde.

Le fait de rester dans une zone d’ambiguïté peut être difficile à tenir et générer de l’inconfort, puisque l’on donne moins de réponses qu’on ne pose de questions, et que l’on sait qu’il n’y a peut-être pas de réponse à toutes les questions extrêmement angoissantes qui nous interpellent. On veut des réponses, mais elles ne sont pas faciles. Or cette lenteur, cette difficulté à accoucher d’une réponse voire même à essayer d’en chercher, est ce que le roman peut offrir de mieux. Il permet de se refuser aux simplismes, c’est en cela qu’il m’intéresse.

Quel·le·s sont les écrivain·e·s qui vous ont inspiré, et celles et ceux qui irriguent votre écriture ?

C'est une question à laquelle j’ai toujours du mal à répondre, et d’ailleurs je donne des noms différents à chaque fois, ce qui me fait culpabiliser parce que j’en oublie toujours ! Il y a d’abord les grandes figures sénégalaises des lettres, Léopold Sédar Senghor, Malick Fall, Aminata Sow Fall, Ken Bugul, Boubacar Boris Diop… auxquelles je dois beaucoup. Il y a les grands classiques africains, Yambo Ouologuem, Amadou Kourouma, Chinua Achebe, et des figures moins connues ou plus marginales comme Mongo Beti, Dambudzo Marechera

Je suis un lecteur assidu de Balzac. Des classiques français, c’est lui qui m’a accompagné le premier et qui continue de m’accompagner aujourd’hui, à côté d’autres. De façon générale, mes références sont très classiques, même si depuis que j’ai commencé à écrire, j’essaie de lire beaucoup plus de contemporain. Il est intéressant aussi de voir ce que les écrivain·e·s de mon temps disent de celui-ci. J’essaie, non pas d’abandonner les classiques, mais au moins de mêler à leur lecture des lectures d’aujourd’hui. Je lis beaucoup Sami Tchak, Dany Laferrière, et beaucoup d’autres, de tous les continents, de toutes les langues. Tout ne me plaît pas, tout me semble pas toujours bon évidemment, mais tout me semble intéressant comme regard sur le monde. Je pense que c’est cela être un lecteur aussi, être capable d’ouvrir, de cheminer dans tous les textes, et de trouver parmi eux ce qui restera comme bibliothèque personnelle.

"Même lorsqu'ils sont violents et spectaculaires, les événements du monde tels qu'ils nous apparaissent ne sont que les derniers affleurements d'une lave plus profonde. Le roman me semble être le canal privilégié pour aller à cette profondeur"

Dans vos romans, vous vous inscrivez dans un espace réel, auquel vous surimposez un espace imaginé : Kalep dans Terre Ceinte (que l'on peut entendre comme un mélange entre Kidal et Alep), Altino, un village imaginaire en Sicile, dans Silence du Choeur… Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait d’hybrider les deux ?

C’est vrai que jusqu’à présent, j’ai écrit des livres qui partaient d’une réalité très incarnée, urgente, contemporaine, et parfois immédiatement identifiable. Je suppose que je suis très attaché non pas seulement à la description du monde tel qu’il est aujourd’hui, mais à son interprétation. C’est cela la tâche du roman aussi, décrypter ce qui nous arrive aujourd’hui, interroger une situation, non pas à la manière du journalisme qui a vocation à décrire le réel, mais de la fiction qui donne à sentir son épaisseur.

La fiction transfigure le réel en se plaçant au coeur des situations, au coeur des personnages, qui nous ramènent à nous-mêmes. Ils nous aident à aller plus loin dans la réflexion sur le monde tel qu’on le voit, tel qu’on le subit aussi. Même lorsqu’ils sont très violents et spectaculaires, les événements du monde tels qu’ils nous apparaissent ne sont pour moi que les derniers affleurements d’une lave plus profonde. La littérature, et le roman en particulier, me semble être le canal privilégié pour aller à cette profondeur.

En parlant de lave, dans votre dernier roman Silence du Choeur, vous faites une place toute particulière à l’Etna, qui apparaît presque comme un personnage. Il y a un courant en vogue en ce moment dans les études littéraires, l’écocritique ou l’écopoétique, qui interroge les relations entre mondes humains et mondes non-humains dans la littérature. Comment vous situez-vous par rapport à ces approches ?

Oui, effectivement, on parle beaucoup en ce moment d’interroger les autres formes non-humaines du vivant, et ça pourrait être davantage présent dans les romans. En tout cas il faut le rappeler, parce qu’au fond ce sont des formes qui ont toujours été là, qu’on a peut-être oubliées à un certain moment. Il est évident que notre rapport à la nature aujourd’hui ne peut plus se réduire à la tentation d’en être maître et possesseur. Philippe Descola interroge très bien le mot « nature », avec une lecture radicale selon laquelle « la nature » n’existe pas ; qu’en tout cas si elle existe, il nous faut accepter que nous en sommes des parties, et non des extensions supérieures ou dominatrices ; et que nous avons envers les autres formes du vivant une responsabilité et un devoir d’humilité !

Il est important que le roman, et la littérature de façon plus générale, puisse rappeler aux hommes la fragilité et l’humilité de notre condition au sein d’un vaste ensemble qui est celui du vivant. Elle peut le faire notamment en reflétant une intimité entre humains et non-humains. S’agissant de l’Etna, cela m’est apparu clairement lorsque je me suis rendu en Sicile dans le cadre de recherches qui ont précédé l’écriture.

"Je pense que les hommes doivent s'astreindre à une forme d'humilité face à ce qui est capable de les détruire, et au mystère de notre condition. Il est important que la littérature le rappelle"

Cette intimité avec les autres formes du vivant m’est assez familière, parce que de mon enfance, j’ai retenu un ensemble de pensées que l’on appelle animistes. Je suis Sérère, et les Sérères ont été très longtemps animistes. Il se sont convertis de plus en plus à l’islam et au soufisme, mais cette tradition animiste dans laquelle les autre éléments du vivant sont extrêmement importants, demeure encore vivace aujourd’hui. Je pense que c’est quelque chose qui m’est resté, que je n’ai jamais réellement oublié.

Il y a autour de nous des êtres, des créatures, qui ont le droit et la légitimité d’être vivant au même titre que nous. Je pense que les hommes doivent s’astreindre à une forme d’humilité face à ce qui est capable de les détruire, mais aussi face au mystère de notre condition. Que fait-on là ? On peut retourner cette question dans tous les sens. Ne rentrons pas dans des considérations mystiques, mais il y a un mystère fondamental qui est celui de la présence de l’Homme dans le cosmos.

Pensez-vous que la littérature peut être un espace privilégié pour travailler notre imaginaire autour de ces questions, donner à voir un décentrement vis-à-vis du reste du vivant (et du cosmos), ou bien est-ce trop lui prêter ?

Je crois personnellement dans le pouvoir de la littérature, mais je suis en même temps très lucide, notamment sur le rapport que l’on entretient aujourd’hui avec elle. Je me méfie de la tentation de trop lui prêter et je ne pense pas qu’un livre puisse changer le monde, mais je crois que la littérature doit quand même y participer. Elle a quelque chose à dire qu’elle seule peut dire de cette façon-là, et qu’elle peut découvrir ce qu’elle seule peut découvrir, qui est à chaque fois quelque chose de très mystérieux. Ce n’est pas simple de poser des mots dessus en disant que la littérature sert à faire ceci ou cela. C’est toujours dans une expérience de lecture individuelle que l’on arrive peut-être à dégager ce que la littérature nous apporte. Ce sont des choses très intimes, que j’évite d’étendre à des échelles trop généralisantes.

"Lire, c'est apprendre à vivre un peu mieux, et se comprendre un peu plus"

Chaque livre m’apporte personnellement un peu de substance, une réflexion sur le monde et moi-même, et laisse des empreintes fortes. Un grand livre transforme toujours celui ou celle qui le lit, même si ce n’est pas toujours de la même manière et à la même profondeur. Donc modestie de la littérature certes, mais aussi pouvoir, parce que les choses qui sont en mesure de nous transformer intimement ne me semblent plus si nombreuses. Je crois que l’échec relatif de plusieurs politiques, la faillite de plusieurs élites et le manque de confiance qui en découle, peuvent trouver une consolation dans le bouleversement intérieur que provoque le livre. Il a un certain pouvoir d’agir en des points certes petits, mais qui irradient. Le travail de la littérature est géologique, profond, il crée des fissures, fait bouger les lignes de manière imperceptible, à basse intensité, mais continue.

D’autre part, on peut régler sa vie sur une morale littéraire, dans le sens où elle est guidée par les livres ; c’est du moins le cas pour moi depuis un certain temps. Lire, c’est apprendre à vivre un peu mieux, et à se comprendre un peu plus. Peut-être que certains livres changent d’une certaine manière l’état de la société. Le Consentement de Vanessa Springora, par exemple, a sans doute permis d’affronter certaines réalités.

Vous parlez de ce que la littérature fissure ; on entend plutôt parler ces temps-ci de l’idée, séduisante en apparence, selon laquelle elle pourrait réparer. Qu’en pensez-vous ? Dans Silence du Chœur, vous parlez, vous, du récit comme « ce qui relate et relie ». Ce qu’il y a de politique dans la littérature se logerait-il là, dans ce qui relie, plutôt que dans ce qui répare ?

Le roman relie, fait lien, non pas au sens d’une promesse de bonheur éternel, mais au sens où il unit les humains dans leur condition avec ses parts d’ombre. Il raconte l’épopée de leurs failles et de leur déliaison. Mais en racontant leur déliaison, il les lie quand même dans une même histoire. Il me paraît important de faire des récits qui nous montrent ensemble, unis ou désunis mais paradoxalement, toujours ensemble.

"En tant qu'écrivain, il me semble plus urgent de se tenir dans la blessure que de prétendre vouloir la réparer"

Quant à l’idée de réparation, je serais plus sceptique. Je lis ce qui se dit sur l’idée d’une littérature réparatrice et je trouve cela très intéressant, mais c’est une façon de lui prêter un pouvoir qu’elle n’a pas toujours. Cela n’engage que moi ; peut-être que c’est le cas pour certaines personnes. En tant qu’écrivain, je n’ai pas l’ambition en tout cas de réparer le monde. Une tâche me semble plus urgente : se tenir dans la blessure quand il y en a une. Césaire dit « j’habite une blessure sacrée ». Cela me semble plus important que d’avoir la prétention (illusoire) de la réparer. Voir la blessure, l’habiter et tenter de la dire, ce peut être le début d’une possible réparation. Encore faut-il tenter de nommer toutes ces blessures et déliaisons qui basculent notre grand corps politique et social aujourd’hui.

Vous aviez déclaré dans un entretien à Africultures en 2015 que l’engagement politique des écrivain·e·s était souvent une étiquette que l’on voulait leur coller un peu trop facilement, et vous rameniez la réflexion aux enjeux esthétiques en disant avec un peu de provocation que vous étiez « engagé dans le point virgule », est ce toujours le cas ?

C'était une coquetterie ! J’étais jeune à l’époque, je venais de commencer, donc je choisissais des formules un peu spectaculaires. Maintenant, je dirais qu’il faut toujours travailler sur la littérature comme forme. Aujourd’hui, ce sont les livres les plus immédiatement porteurs de messages clairs qui sont les plus entendus. Je peux le comprendre, et je ne nie pas leur dimension littéraire. Mais je pense que la littérature est autant un souci politique, philosophique, qu’un souci littéraire autour de la manière d’associer une parole et une forme.

Cela me semble indispensable de garder à l’esprit que quand on est un·e écrivain·e, on est un·e écrivain·e, c’est à dire que l’on travaille d’abord une matière, une langue, une forme, et que la puissance politique qui pourra en surgir comme message est très directement liée au degré de travail que l’on fait de la forme. Peut-être qu’aujourd’hui on en a marre des livres trop littéraires, des gens trop littéraires, et que l’on souhaite des messages évidents compte tenu des urgences actuelles. Il faut toutefois se refuser à réduire la littérature à quelque chose d’utilitariste. Evidemment, on peut reprocher ensuite aux écrivain·e·s d’être inutiles, de ne pas apporter tout de suite des réponses à nos interrogations. C’est toute la tragédie de l’écrivain·e, qui doit assumer de travailler en des points qui n’apparaissent pas immédiatement utiles et efficaces.

J’ai tendance à verser dans une foi mystique et un peu dérisoire dans la littérature, parce qu’elle entretient la passion de l’écriture et ce qui me fait vibrer"

Le travail de la lenteur, de la profondeur et de la complexité peut parfois être rebutant ou difficile à saisir, il n’en est pas moins fondamental et nécessaire. Quand passeront les urgences, les grandes interrogations autour de ce que l’on est, de ce que l’on va devenir, de la liberté, de la vérité intérieure et de la mort, resteront. Aucune efficacité technique ne peut y répondre. C’est précisément sur ces questions que la littérature travaille le plus, et elle le fait dans une forme qu’il ne faut ni oublier ni sacrifier. Cela ne veut pas dire qu’il faut la sacraliser … Je dois avouer, pour ma part, que j’ai tendance à verser dans une foi mystique et un peu dérisoire dans la littérature, parce qu’elle entretient la passion de l’écriture et ce qui me fait vibrer.

Vous parlez de lenteur ; vos trois premiers romans ont en tout cas été publiés avec assez peu d’intervalle d’écart. À quel rythme écrivez-vous ? Quelle place occupent, dans votre tête, vos différents récits, est-ce-qu'ils cohabitent, se succèdent, … ?

C’est vrai que j’ai publié très rapidement trois romans, et qu’ils ont été écrits dans une forme d’intensité. Mais je crois que j’ai porté chacun d’eux très longtemps avant de leur trouver une forme. Le temps de la réflexion littéraire n’est pas celui de la publication, et il ne peut pas se mesurer. Certains livres ont été dictés très rapidement : La Chartreuse de Parme de Stendhal en 57 jours ; Le Joueur de Dostoïevski en 27 jours. Mais derrière cette rapidité, il existe un temps qui n’est pas quantifiable.

La vie des livres ne se limite pas au moment de l’écriture, il y a un temps beaucoup plus profond et vertigineux qui peut remonter jusqu’à l’enfance. Je pense à Dany Laferrière, dont je suis certain que toute son oeuvre n’est sortie que de l’espace de son enfance, et que tout son effort consiste à se ressouvenir de cette époque. Une apparence de simplicité, mais derrière laquelle se trouve un abîme de complexité !

Désormais, je prends beaucoup plus de temps, que ce soit pour l’écriture ou la publication. Peut-être que la fougue des débuts voulait cette rapidité, et qu’avec le temps viennent peu à peu l’angoisse et le désir de prendre le temps de faire les choses. J’ai toujours plusieurs « chantiers romanesques » en même temps, même s’il y en a toujours un qui est plus obsessionnel, pour lequel je travaille plus. Une fois que les livres sont publiés en revanche, je n’y pense plus, en tout cas comme formes achevées. Il reste bien sûr des traces de l’écriture, d’un personnage, d’une situation ou d’un moment d’intensité que j’ai ressenti. Mais en général, la publication libère et permet de recréer un espace pour d’autres choses.

On sollicite beaucoup les écrivain·e·s aujourd’hui (conférences, festivals, salons), et on attend d'elleux des formes d’engagement, qui passent par le fait de se prononcer sur l’état du monde. Qu’en pensez-vous ? Est-ce-que Giuseppe Fantini, le personnage du poète dans Silence du Chœur qui ne supporte plus la visibilité dont il fait l'objet et finit par se fondre dans l’anonymat, pourrait être votre double futur ?

Je suis en train de travailler sur un roman dont le sujet principal est justement le rapport à la disparition. Le poète Giuseppe Fantini incarne sans doute un geste que beaucoup d’écrivain·e·s rêvent de faire, et que je rêve parfois de faire, qui est celui du silence ou du repli vers quelque chose de plus essentiel et qui n’est pas destiné à être lu, à la visibilité.

"Cela devient problématique quand la vie littéraire dévore l'écriture, et que l'on court les festivals au lieu de faire ce pourquoi on y a accédé"

Mais il faut être lucide, je sais aussi que le temps dans lequel on vit ne permet plus cela, ou qu’en tout cas cette radicalité est difficile à atteindre pour un·e auteur·e qui essaie de vivre de sa plume. Je ne porterais donc pas de jugement sur la vie littéraire, les festivals, les sollicitations, tant qu'elle ne nuit pas à la qualité et la densité de notre désir d’écrire.

Cela devient problématique, en effet, quand la vie littéraire dévore l’écriture, la littérature, et que l’on passe sa vie à courir les festivals plutôt qu’à faire ce pourquoi on y a accédé. L'équilibre est parfois difficile à trouver, je ne suis d’ailleurs pas certain d’y être parvenu. J’essaie au moins de ne pas multiplier les apparitions, et il m’arrive de dire non. Je me demande parfois comment certain·e·s font pour parvenir à joindre les deux, être très présent·e·s dans les événements et faire une oeuvre de qualité.

C’est une véritable question, et je ne cache pas que la tentation de s’éclipser (que ce soit derrière son oeuvre ou un univers), d’avoir une chambre à soi, ces modalités de l’effacement et du retrait, sont présentes dans ma réflexion. Les lumières sont nombreuses aujourd'hui ; elles sont entre autres braquées sur les écrivain·e·s dont on attend les discours. Certain·e·s sont incapables de dire ce qu’ils ou elles pensent du monde, il faut le respecter et il est vain de le leur demander : il faut ouvrir leur livre pour le savoir.

Qu’est ce qui vous inspire aujourd’hui dans la littérature contemporaine ? Celle qui se saisit de problématiques très ancrées dans le réel contemporain, celle qui vous permet de vous en retrancher, de plonger dans votre intériorité… ?

Dans l’idéal, tout cela à la fois. Autant je peux être intéressé par un roman qui est une plongée âpre, rugueuse, sans concession, dans des difficultés immédiates ; autant je peux être intéressé par des romans plus hermétiques, et très intérieurs. L’idéal, c’est quand, à partir de la réalité, l’auteur·e parvient à donner une interprétation et une vision du monde qui ne nous cache rien de la réalité de cette situation, mais qui nous en dit aussi, plus intérieurement, des choses intimes à travers les personnages ; et qui nous touche, nous interroge, et questionne notre place dans le monde et dans son devenir.

En tout cas, les romans qui m’intéressent le moins en général sont ceux qui (même s’ils sont nécessaires parfois) me divertissent juste, c’est-à-dire qui constituent des échappées un peu trop légères. Mais en réalité, dans un roman, ce qu’on appelle une évasion nous ramène toujours, inéluctablement, à nous-mêmes. Il peut y avoir de très beaux romans d’évasion, mais ils doivent toujours permettre, à mon avis, de revenir à des questions très profondes. Je n’ai pas de catégorie de prédilection, et je m’engage volontiers dans tout roman, mais il doit m’apprendre quelque chose sur le monde ou sur moi. Non pas que je cherche de manière un peu narcissique mon propre reflet dans chaque livre, mais toute réflexion sur la condition humaine doit me toucher naturellement et dire quelque chose de ce qui se passe en moi, par une forme d’universalité de cette condition. Les jugements que je peux porter sur des romans sont toujours sur pièce !

Y-a-t-il une ou plusieurs oeuvre.s qui allient ces dimensions, dont vous souhaiteriez nous parler ?

N’importe quelle grande oeuvre classique pourrait incarner ce que je viens de dire, mais j’en choisirais une que je suis en train de relire en ce moment : Héros et tombes, de l’écrivain argentin Ernesto Sabato. Voilà un roman qui me semble immense par son ambition, sa complexité, sa forme, un roman sans concessions qui exige de nous que l’on soit intensément présent, en même temps qu’il est une description exceptionnelle de l’Argentine du XXe siècle avec toutes ses convulsions politiques.

Plus contemporain et francophone, je pense au Lambeau de Philippe Lançon. C’est un texte que j’ai trouvé très fort, sur un événement très récent et la vie d’un homme après cet événement (mais aussi un peu avant). C’est le dernier livre de littérature contemporaine que j’ai lu et dont je suis sorti complètement bouleversé, en ayant eu la certitude d’avoir eu une expérience de littérature profonde.

Sinon, je suis un peu en retard mais j’ai lu récemment No home de Yaa Gyasi que j’ai trouvé très beau. Tout le bruit qu’il y a eu autour de ce livre m’a semblé justifié.

Enfin, j’ai lu récemment Mon royaume pour une guitare de Kidi Bebey, une belle découverte. C’est en même temps un hommage vibrant à son père, Francis Bebey, grand musicien et écrivain, et une réflexion sur ce que signifie grandir loin de son pays, tout en restant dans son pays.

Pour en revenir à votre rapport à l'écriture et boucler la boucle, pouvez-vous nous dire quel lien le processus de création littéraire entretient-il chez vous avec les lieux ? Est-il, sinon déterminant, au moins significatif ? Où et quand écrivez-vous ? Avez-vous des rituels d'écriture ?

J’ai peu à peu appris à écrire n’importe où, dans les lieux très silencieux entourés de grands espaces comme dans les espaces publics, remplis de bruits. Ce n’est pas à dire que le lieu me soit indifférent, pourtant. Je recherche parfois sciemment certains endroits. Pour De purs hommes, je voulais une écriture plus nerveuse, plus urbaine, électrique : alors j’écrivais dans la ville, les cafés, les gares, le métro. Je cherchais cette poésie. Pour Silence du Choeur, je souhaitais une langue plus ample : je l’ai en grande partie écrit en résidence d’écriture en Savoie, dans des paysages de montagne, qui me rappelaient un peu la Sicile. Je crois à l’énergie et à la poésie, à l’esprit des lieux, et au continuum entre cet esprit et l’esprit du texte.

J’écris toujours beaucoup le soir et la nuit. Vieille habitude d’insomniaque et d’élève toujours en retard, travaillant ses dissertations au dernier moment. J’essaie un peu de changer mes habitudes, mais elles sont tenaces ; c’est toujours la nuit, au coeur de la nuit, que j’écris le plus.

Je n’ai pas vraiment de rituels d’écriture. Un café, quelques pages d’un auteur que j’aime pour m’énerver et me stimuler, et je commence.

La playlist de Mbougar Sarr

On lui a demandé de nous recommander un·e artiste à écouter ! Il a choisi Oma Pène, en particulier les titres suivants :

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