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Circularité tragique

Rodéo, d'Aïko Solovkine

Par Margaux Lombard

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Difficile d’imaginer un titre qui saisisse mieux que Rodéo ce dont il est question dans ces pages. Sa circularité insistante, les « o » redoublés par ceux du pseudonyme de l’auteure figurant sur la couverture, annoncent déjà la structure en boucle du récit, qui s’ouvre et se referme sur la mort grotesque de Jimmy, le personnage auquel le narrateur ou la narratrice s’adresse tout au long du roman. Rodéo esquisse la route, celle sur laquelle se condense l’action, et qui constitue une destination en soi. Rodear signifie tourner en espagnol, et le rodéo est une fête où l’on tourne en cercles concentriques autour du bétail afin de le marquer. Par analogie, le mot renvoie aussi à une course bruyante et agitée de voitures ou de motos. Dans le roman en l’occurrence, il y va à la fois de femmes et (dans une moindre mesure) d’hommes assimilés à du bétail, mais également de moteurs pétaradants.

Le livre se lit comme il a été écrit : d'une traite.

Pétaradant, le style d’Aïko Solovkine l’est tout autant. Ses mots courent, cavalent, et jamais ne calent, nous entraînant dans un rythme serré et effréné difficile à endiguer. Le livre se lit comme il a été écrit : d’une traite. On en sort un peu étourdi comme d’une course à toute allure. Tout tourne dans Rodéo, les hommes avant tout, en rond quand ils s’ennuient, autour de leur proie quand vient la nuit. Seule Joy s’efforce de rompre les cercles vicieux, d’échapper à la répétition et de tracer une ligne émancipatrice, mais ils ne la laisseront pas faire. A défaut des road movies hollywoodiens et leurs larges horizons, elle butera contre les espaces et les esprits étriqués. Dans cette région wallonne « passée de chimère post-rurale à néant postindustriel » où « il n’y a plus rien d’autre à prendre ni à vivre », domine un sentiment d’enfermement voire d’étouffement, que la bande de Jimmy projette funestement sur Joy.

Porté par un puissant souffle tragique, le roman nous emporte tout droit vers cette scène aporétique annoncée. Les présages abondent, au premier rang desquels la scène d’étranglement du chien à la stricte moitié du récit, comme pour souligner le fait que tout est minutieusement et implacablement calculé, prévisible : « d’une main, Lucky Strike le soulève dans les airs et l’étrangle. Au bout de quelques minutes, il relâche le cou de la bête sans vie, qui retombe lourdement au sol ». Un peu plus loin, à la fin d’un portrait en miroir de Joy et de la bande de Jimmy - qui à certains égards apparaît comme un seul personnage, cette sentence : « Ils sont déjà morts mais se croient vivants, elle pense avoir la vie devant elle mais c’est bientôt la mort qui l’attend ». Jusqu’à l’acmé du récit, le narrateur ou la narratrice nous avertit du destin scellé de la jeune femme, et met en scène ce savoir asymétrique à coup de « il est écrit que » ou « elle ignore que ».

Dans une langue châtiée nourrie de réflexions sociologiques fondues dans le texte, le narrateur ou la narratrice décortique tout avec une distance pleine d’ironie grinçante, qui se mêle à la langue plus brute mais non moins tranchante des personnages : « encore une gonzesse qui ne se respecte pas, déplore Olivier. Se comportant en trou et réclamant par conséquent sa pelletée de bites salvatrices, complète Christophe, en des termes certes moins choisis ». Tous sont épinglés, si ce n’est pétrifiés, dans des portraits denses, acides et imagés. Autant de tableaux tissés de clichés à trait forcé, qui donnent à entendre des lieux communs d’une telle façon qu’ils apparaissent parfois dans toute leur bêtise et leur nocivité (« elle finit par se taire et qui ne dit mot consent. Alors il faut battre le fer tant qu’il est encore chaud et ce en bonne compagnie ») ou parfois juste leur vacuité.

Le regard acéré posé sur les situations et les personnages précisément décrits nous embarque au plus près d’eux, en même temps qu’il porte une critique féroce des ressorts sur lesquels ils reposent. Parmi eux, la pesanteur des mécanismes de transmission de rôles genrés bien rangés : à Joy, sa mère lui assène que « c’est dans l’ombre d’un homme fortuné qu’une femme resplendit », tandis que les hommes sont dressés à « vérifier leur jauge de testostérone, garder un oeil vigilant sur elle, ne jamais le perdre de vue et en cas de niveau insuffisant, faire le plein de virilité ».

Emboîtées les unes dans les autres, les aliénations sont passées au crible. Celles qui sont générées par le capitalisme prédateur et la marchandisation des corps retentissent d’un bout à l’autre du récit : des concours de miss qui font des jeunes filles comme Joy des poupées interchangeables dans lesquelles on investit, au « lumen-prolétariat qui attend qu’on lui trouve une valeur marchande », en passant par l’accès à la propriété et le consumérisme des supermarchés géants comme seul horizon désirable et indépassable. Les rêves intimes, quant à eux, sont d’autant plus empêchés que, dans cette région sinistrée, « tout ce qui est beau a été déplacé ailleurs et tout ce dont personne ne veut ailleurs est imposé ici ». Si les mots « un monde nouveau. À nous » glissés quelques lignes plus loin pourraient nous faire miroiter une brèche d’espoir soigneusement dissimulée dans le récit, l’auteure nous le retire aussitôt. Aporie, on a dit.

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