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Chez eux n'est plus là-bas

Mon royaume pour une guitare, de Kidi Bebey

par Benjamin Burguete

· La bibliothèque

Première leçon en douala : émbè muléma, "durcis ton cœur". Francis Bebey l’a apprise et répétée, aussi souvent qu’on récitait “nos ancêtres les Gaulois” à Akwa, ce village de la côte camerounaise où il a grandi. Sa fille, Kidi Bebey, raconte cet apprentissage dans Mon Royaume pour une guitare , publié en 2016 aux Editions Michel Lafon.

Un pays que l’on quitte, une famille que l’on abandonne, les humiliations de l’émigré et l’obsession du retour, ce retour sans cesse repoussé, l'accommodation au pays étranger et l’étrangeté du pays natal : la part restée cachée de la légende de Francis Bebey (1929-2001), celui qui a fait connaître la musique camerounaise au monde entier. C’est une biographie manquée. En voulant écrire la vie de son père, Kidi Bebey a trébuché sur l’histoire de la colonisation française et des indépendances, d’autres histoires sans lesquelles elle ne pouvait écrire celle de son père. C’est un roman réussi sur l’histoire d’une famille, de deux pays et d’une moitié de siècle.

La vie du père est celle de toute cette génération qui a vécu les derniers feux de l’Empire colonial français. « Devenir blanc », son rêve d’enfant, le conduit à Paris où, après ses études, il entame une carrière à l’Unesco. Malgré la belle histoire, Kidi Bebey n’en fait pas un héros colonial. Non, elle montre l’envers de cette réussite : le remords permanent de ne pas être rentré se battre pour l’indépendance, le sentiment d’étrangeté tant au pays des Blancs, mbènguè, que chez soi, mboa. Si elle est loin de chanter les bienfaits de l’ascension sociale de son père, elle n’en fait pas non plus une victime. Avec les congés payés passés dans le sud, le brie au coin de l’assiette, les réceptions au champagne et un appartement dans le XVème arrondissement de Paris, Francis adopte la France des Trente Glorieuses. Il la choisit, sans subir.

Kidi Bebey, l’air de ne parler que d’un homme, signe le portrait d’une famille. Lire ce livre, c’est comprendre les choix et les doutes d’un couple qui décide de rester et abandonne l’idée de retour. Francis et Madé y croient encore au début mais, peu à peu, l’habitude d’être français s’installe ; chez eux ce n’est plus là-bas. C’est la partie du livre qui parle de l’enfance de Kidi, une petite fille qui grandit dans une rue où elle est la seule noire, elle qui se sent blanche quand, en vacances à Akwa, elle se révolte de ne pas avoir le droit de jouer au football comme dans sa cour d’immeuble parisien.

Deuxième leçon : émbè mimi, "durcis tes doigts". La musique a changé la vie de Francis Bebey. C’est une épiphanie tardive qui le sauve de la tristesse à un âge où, fonctionnaire international et père de famille, tout semblait pourtant lui réussir.

Enfant, il ignorait tout de la musique camerounaise. Pour ce fils de pasteur protestant, la seule vraie musique était allemande, c’était celle de Bach et Haendel. Mais, au fil de ses missions à l’UNESCO et de ses émissions de radio à la SORAFOM, ancêtre de RFI, Bebey a découvert une autre histoire musicale. « J’ai compris que nous étions bien plus riches que nous le pensions. » Balayant les idées reçues, il éveillera le monde à la diversité des musiques africaines et, avant le monde, c’est à sa femme qu’il devra expliquer que non, elles ne sont pas faites seulement pour chanter et danser, qu’il existe en Afrique, comme en Europe, une musique qui requiert le même sens de l’écoute qu’une musique de chambre.

Fort de ces connaissances, il embrasse la vie d’artiste comme éclate une indépendance. Du jour au lendemain, il laisse son costume de fonctionnaire au placard, accepte de décevoir sa famille camerounaise et assume un avenir précaire. De cette prise de risque, il tire une musique qui révolutionne les codes établis. Loin de l’harmonium et de l’orgue du père, Francis choisit l’ironie plutôt que le sacré, la liberté plutôt que la bienséance, dans un métissage entre le Cameroun de la senza et l’Amérique du saxophone qui l’emmène au Carnegie Hall, sur les plus grandes scènes mondiales et toutes les fréquences radio africaines.

Résistez à la tentation d’écouter Divorce pygmée, Agatha et Condition masculine en lisant Mon Royaume pour une guitare. Écoutez-les après la dernière page et c’est la joie d’une liberté retrouvée, la fierté d’être noir, l’épuisement face à la corruption, l’oncle Marcel torturé dans les geôles du président Ahidjo, l’après-midi d’une famille camerounaise à Dieppe et le besoin inexpugnable de musique que vous entendrez.

Dernière leçon, par Francis Bebey en personne : si nos ancêtres les Gaulois avaient su.

Dans l'entretien accordé à La Kora, Mohamed Mbougar Sarr conseillait la lecture de ce livre : “J’ai lu récemment Mon royaume pour une guitare de Kidi Bebey, une belle découverte. C’est en même temps un hommage vibrant à son père, Francis Bebey, grand musicien et écrivain, et une réflexion sur ce que signifie grandir loin de son pays, tout en restant dans son pays.”

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