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Ecrire pour faire peau neuve

Le Lambeau, de Philippe Lançon

par Benjamin Burguete

· La bibliothèque

Philippe Lançon était dans les bureaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Trois ans plus tard, il raconte sa blessure au visage dans Le Lambeau (2018, Prix Femina). Ce visage, ce n’est plus celui du journaliste de Libération mais celui d’une gueule cassée qui rejoint ces auteurs manchots, boiteux, amputés, brûlés, qui écrivent depuis l’intérieur d’un corps blessé.

Nous n’étions qu’un corps politique avec nos pancartes « Je suis Charlie ». C’était, dans la peur, l’expérience d’une force. Lançon ne prête pas sa voix au géant de la manifestation du 11 janvier ; aucun discours sur la liberté d’expression, aucun de ces mots brandis en étendards : « valeurs », « modèle de civilisation », « laïcité ». Il ne déforme pas l’attentat en déclaration de guerre ou en martyre. Dans ce livre, aucune analyse politique, aucune explication sociologique. C’est frustrant : témoin, victime et survivant, Lançon était celui que l’on avait envie d’entendre. Ce silence, c’est aussi la nécessité de ce livre : faire vivre au géant, abreuvé de discours, la brûlure ; lui raconter la douleur d’un corps meurtri ; donner de la chair à une blessure qui, pour nous, ne fut qu’abstraite. Écrire pour faire corps avec.

Lançon nous fait d’abord revivre ce 7 janvier 2015. C’était, souvenez-vous, ce matin où Michel Houellebecq répondait aux questions de Patrick Cohen sur France Inter. Soumission, une vision apocalyptique dont on ne savait que faire : une satire ? une prémonition ? ou seulement « des personnages qui ont plusieurs points de vue », comme s’en défendait l’auteur ? Au moment où les tueurs sont entrés dans les bureaux de Charlie Hebdo, Lançon défendait la qualité du livre quand Charb, Tignous, Wolinski et les autres traitaient Houellebecq de vieux réac. « J’ai été avalé par la fiction », écrit-il. Des montres qui surgissent dans la réalité, un Houellebecq qui se matérialise dans le sang, le 7 janvier 2015. Ce 7 janvier, pour Lançon, c’est aussi le labyrinthe de tous les chemins qu’il aurait pu prendre plutôt que de garer son vélo rue Nicolas-Appert. Après l’attentat, il se réveillera en pensant à ce matin-là. En écrivant, Lançon n’invente pas : c’est contre l’imagination qu’il écrit, pour se convaincre que ce qui est arrivé est bien réel.

L'écriture, comme une chirurgie faciale, est une reconstruction qui sait d'avance son imperfection

Expérience de littérature : des bureaux de Charlie à la chambre de la Salpêtrière, le lecteur vit de l’intérieur des événements qu’il ne connaît que de l’extérieur. Lançon lui faire sentir la brioche posée sur la table de la conférence de rédaction et voir, sans détourner le regard, la cervelle de Bernard Maris. Il raconte son décollement de conscience : des visions fragmentaires incapables d’embrasser toute l’atrocité de la scène, des fixations sur certains détails, son absence de douleur, lui dont la mâchoire est pourtant arrachée, et des distorsions de réalité. « Les faits, comme le reste, se déforment sous la pression ». En écrivant, il faut ajouter, Lançon reconstruit ; c’est contre sa propre mise en récit qu’il écrit, pour retrouver la vérité d’un événement qui le fuit. Oui, l’écriture, comme une chirurgie faciale, est une reconstruction qui sait d’avance son imperfection.

Lançon confronte son point de vue à ceux des autres témoins, au carnet de son frère Arnaud, aux emails échangés la veille et les jours suivant l’attentat. Il mène une enquête sur les derniers moments de cet homme qu’il n’est plus. En rééducation aux Invalides, il aime la nouvelle identité qu’on lui donne, par souci d’anonymat : Monsieur Tarbes, le nouveau Lançon. Autre forme d’écriture dans Le Lambeau : en écrivant, il recoud, pour faire tenir ensemble ses deux vies avant et après l’attentat, l’enfant de sept ans qu’il redevient sur la table d’opération et le journaliste de cinquante-et-un ans qui voit sa vit basculer, ces femmes qu’il a aimées à différents moments de sa vie, ses amis d’enfance perdus et retrouvés.

Lançon porte son lambeau de chair comme un nouveau manteau

Écriture thérapeutique ? Le Lambeau balaie l’une des illusions qui aurait pu servir de consolation au lecteur : la guérison. Lançon n’a pas guéri, l’écriture ne soigne pas. Il a dû d’abord comprendre qu’il était mutilé et le resterait – « l’idée de blessure n’avait pas fait son chemin jusqu’à moi », écrit-il avant sa première opération. Il a dû ensuite accepter la déception d’une médecine toute-puissante qui butte sur ses propres limites. Chloé, la chirurgienne de génie qui lui redonnera un visage, ne fait pas de miracle. Au prix de dix-sept opérations pour lui redonner un menton, boucher le trou de sa mâchoire, reformer une lèvre, Lançon comprend que la chirurgie n’est pas une science exacte mais un bricolage de chair et d’os dont il sent chacun des clous. Les greffes de peau ne prennent pas, son cou bave, il est mal cousu. Non, l’écriture ne soigne pas, mais, de désillusion en désillusion, elle lui a donné cette lucidité qu’il nous livre comme un morceau de chair fraîche, d’une nudité absolue.

Blaise Cendrars agitait sa main coupée comme un trophée de guerre ; Lançon, lui, porte son lambeau de chair comme un nouveau manteau. Avec cette nouvelle peau, il ne se drape pas dans l’héroïsme mais change de camp, le camp des vaincus qui fait dire à Malaparte, à la fin de La Peau, que « c’est une honte de gagner la guerre. » Ce lambeau, c’est un épiderme plus sensible aux autres blessés.

La lecture de Lambeau de Philippe Lançon a été recommandée par Mohamed Mbougar Sarr.

Ce qu'il en dit : « C’est le dernier livre de littérature contemporaine que j’ai lu et dont je suis sorti complètement bouleversé en ayant eu la certitude d’avoir eu une expérience de littérature profonde. »

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