Revenir au site

Aveuglément

Héros et tombes, d'Ernesto Sábato

par Benjamin Burguete

· bibliothèque

« Quel type de fou pouvait être Don Quichotte si ce n’est un fou espagnol ? » Dans cette cervelle brûlée par les livres, il y a une forme de démence qui n’appartient qu’à une Castille brutalement réaliste et cruellement féérique. Ferdinando Vidal, de l’autre côté de l’Atlantique, ne pouvait être qu’un fou argentin.

Ville cloaque parce que ville démiurge, Buenos Aires ne naît pas de l'écume mais de ses propres ordures.

J’ai retrouvé, en lisant Héros et Tombes d’Ernesto Sabato, tout l’inexplicable de Buenos Aires. Cet ancien palais de la famille Vidal Olmos encerclé d’entrepôts et d’usines (la ville a dévoré la campagne) ; ce café où des Russes se saoulent d’une bouteille de vodka rapportée par les derniers rescapés de Staline (la ville a avalé les hommes) ; cette langue qui n’appartient qu’au Calabrais qui la parle, mélange d’italien dialectal et d’espagnol créolisé (la ville a inventé sa langue), tous, ils forment la ville de Ferdinando Vidal, immense égout où se déversent les passions, Babel d’immondices, ville cloaque. Ville-cloaque, oui, et non pas Ville-port, car parler de Buenos Aires comme d’un port, c’est en parler depuis l’autre rive, comme du temps où Sarmiento, dans son Facundo, opposait la civilisation de la côte atlantique à la barbarie de la pampa. Chez Sábato, l’image de l’égout l’emporte sur celle des docks pour montrer les entrailles et non la façade. Ville cloaque parce que ville démiurge, Buenos Aires ne nait pas de l’écume mais de ses propres ordures.

Les hommes, à présent. Dans le roman, deux formes d’aveuglement les unissent. Martín accepte la grande souffrance en aimant éperdument Alejandra Vidal Olmos dont tous les comportements trahissent la folie. Dans le cahier dont il est l’auteur, le Rapport sur les Aveugles, chapitre central du livre, Ferdinando révèle au grand jour le complot que fomentent les non-voyants, une secte qu’il traque à travers le monde. Aveuglement amoureux d’une part, aveuglement paranoïaque d’autre part. Cette cécité est argentine, nous dit Sábato. Condensée et projetée sur les personnages de Héros et Tombes, elle existe avant eux. C’est l’Argentine des émigrés qui ne voient plus que le souvenir du pays qu’ils ont quitté, frappés par la malédiction du retour impossible, enfermés dans leur nostalgie, l’Argentine des guerres sanguinaires des généraux Lavalle, Rosas et Dorrego qui hantent leurs descendants, claquemurés dans leur désir de vengeance, l’Argentine galvanisée par Perón ou l’oligarchie, les anarchistes ou les militaires, un pays d’aveuglés fils d’aveuglés.

Œdipe marche en arrière, comme au tango.

Est-ce un hasard si les deux plus grands auteurs argentins du siècle, Jorge Luis Borges et Ernesto Sábato, finirent tous les deux aveugles ? L’un et l’autre croyaient à la nécessité du hasard, hasard qui ne se produit jamais que parce qu’on choisit de lui donner du sens. L’Autoportrait (1931) de Victor Brauner, représenté en aveugle avant qu’il ne le devienne quelques années plus tard, leur donne raison. La vérité d’une prophétie n’advient qu’après. C’est pour cela que Héros et Tombes commence par l’après, sans suivre l’ordre des faits. La première page du roman annonce sa fin : la mort de Ferdinando Vidal, assassiné par sa fille Alejandra. Sabato avance à reculons pour reconstruire la vérité, c’est-à-dire l’annonce dans le passé de ce qui surviendra. Œdipe marche en arrière, comme au tango.

Autoportrait, Victor Bauner

Héros et tombes a été recommandé par Mohamed Mbougar Sarr dans l'entretien accordé à La Kora.

Ce qu'il en dit : "Voilà un roman qui me semble immense par son ambition, sa complexité, sa forme. Un roman sans concessions qui exige de nous que l’on soit intensément présent, en même temps qu’il est une description exceptionnelle de l’Argentine du XXe siècle avec toutes ses convulsions politiques."

Retrouvez les livres cités dans l'article

dans votre librairie :

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK